Full text of "Uranie"
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ANTICIPATION. — FLAM-
VIARION (Camille). Uranie. Illus-
trations de Bieler, Gambard et
Myrbach. — Paris, Marpon et Flam-
marion, 1889, in-8 de VIII et 288 pp.,
agréable rel. époque demi -chagrin
havane à coins, dos à nerfs orné,
tr. dorées (qq. men. déf., mais très
bon exemplaire). — PREMIÈRE
ÉDITION RARE. [jVersins. Ency-
clopédie de l'Utopie et de la Science-
Fiction. P. 337]. 150 F
l ^
Uranie
OUVRAGES PUBLIES
dans la
COLLECTION GUILLAUME
Édition du Figaro
ALPIIONSK DAUDF.T. Tartarin sur les Alpes . . i vol.
PIHRRH LOTI .... .M.\DA.ME Ciirvs.\ntiième . . i vol.
l'nris — Imp Lahure. nie de Flcunis, 9.
COLLECTION GUILLAUME
[Edition du I'hiauo)
CAMILLE FLAMMARION
Uranie
Illustrât i uns.
DE BIELER, GAMBARD ET MYRBACH
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION
Éditeurs
26, RUE RACINE, 26
1889
Pu
Uranie
PREMIERE PARTIE
La Muse du Ciel
J'avais dix-sept ans. Elle s'appelait Uranie.
Uranie était-elle une blonde jeune fille aux
yeux bleus, un rêve de printemps, une innocente,
mais curieuse fille d'Eve > Non, elle était simple-
ment, comme autrefois, Tune des neuf Muses,
celle qui présidait à l'Astronomie et dont le
regard céleste animait et dirigeait le chœur des
sphères; elle était l'idée angélique qui plane au-
dessus des lourdeurs terrestres; elle n'avait ni la
chair troublante, ni le cœur dont les palpitations
se communiquent à distance, ni la tiède chaleur
de la vie humaine; mais elle existait pourtant,
dans une sorte de monde idéal, supérieur et tou-
jours pur, et toutefois elle était assez humaine par
URANIE
son nom, par sa forme, pour produire sur une
ûmc d'adolescent une impression vive et pro-
fonde, pour faire naître dans cette âme un sen-
timent indéfini, indéfinissable, d'admiration et
presque d'amour.
Le jeune homme dont la main n'a pas encore
touché au fruit divin de l'arbre du Paradis, celui
dont les lèvres sont restées ignorantes, dont le
cœur n'a point encore parlé, dont les sens s'éveil-
lent au milieu du vague des aspirations nouvelles,
celui-là pressent, dans les heures de solitude et
môme à travers les travaux intellectuels dont
l'éducation contemporaine accable son cer\'eau,
celui-là pressent le culte auquel il devra bientôt
sacrifier, et personnifie d'avance sous des formes
variées Tétre charmant qui flotte dans l'atmo-
sphère de ses rêves. Il veut, il désire atteindre cet
être inconnu, mais ne l'ose pas encore, et peut-
être ne l'oserait-il jamais dans la candeur de son
admiration, si quelque avance secourable ne lui
venait en aide. Si Chloé n'est point instruite, il
faut que l'indiscrète et curieuse Lycénion se
charge d'instruire Daphnis.
Tout ce qui nous parle de l'attraction encore
inconnue peut nous charmer, nous frapper, nous
séduire. Une froide gravure, montrant l'ovale
d'un pur visage, une peinture, même antique,
une sculpture — une sculpture surtout — éveille
LA MVSF. DU CIEL
un mouvement nouveau dans nos cœurs, le sang
se précipite ou s'arrête, l'idée traverse comme un
éclair notre front rougissant et demeure flottante
dans notre esprit rêveur. C'est le commencement
des désirs, c'est le commencement de la vie, c'est
l'aurore d'une belle journée d'été annonçant le
lever du soleil.
Pour moi, mon premier amour, mon adoles-
cente passion avait, non pour objet assurément,
mais pour cause déterminante,... une Pendule!...
C'est assez bizarre, mais c'est ainsi. Des calculs
fort insipides me prenaient tous mes après-midi,
de deux heures à quatre heures : il s'agissait de
corriger les observations d'étoiles ou de planètes
faites la nuit précédente en leur appliquant les
réductions provenant de la réfraction atmosphé-
rique, laquelle dépend elle-même de la hauteur du
baromètre et de la température. Ces calculs sont
aussi simples qu'ennuyeux; on les fait machinale-
ment, à l'aide de tables préparées, et en pensant à
toute autre chose.
L'illustre Le Verrier était alors directeur de
l'Observatoire de Paris. Point artiste du tout, il
possédait pourtant dans son cabinet de travail une
pendule en bronze doré, d'un fort beau caractère,
datant de la fin du premier Empire et due au
ciseau de Pradier. Le socle de cette pendule re-
présentait, en bas-relief, la naissance de l'Astro-
IIRANIE
nomie dans les plaines de l'iii^ypte. Une sphère
céleste massive, ceinte du cercle zodiacal, soute-
nue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux
égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de
cette œuvre artistique consistait surtout en une
ravissante petite statue d'Uranie, noble, élégante,
je dirais presque majestueuse.
La Muse céleste se tenait
debout. De la main
droite elle mesurait,
à l'aide d'un compas,
les degrés de la sphère
étoilée; sa main gau-
che, tombant, portait
une petite lunette as-
tronomique. Superbe-
ment drapée, elle pla-
nait dans l'attitude de
la noblesse et de la
i^iciiKlcur. Je n'avais point encore
vu de visage plus beau que le sien. Éclairé de
face, ce pur visage se montrait grave et austère.
Si la lumière arrivait obliquement, il devenait plu-
tôt méditatif. Mais si la lumière venait d'en haut
et de côté, ce visage enchanté s'illuminait d'un
mystérieux sourire, son regard devenait presque
caressant, une exquise sérénité faisait place à
l'expression d'une sorte de joie, d'aménité et de
LA Misi: Di- ( ii:i.
bonheur tjuc Ton avait plaisir à coiUcniplci'. C/clail
comme un chant intérieur, comme une poéticjue
mélodie. Ces changements d'expression faisaient
vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était
belle, elle était charmante, elle était admirable.
Chaque fois que j'étais appelé auprès de Témi-
nent mathématicien, ce n'était point sa gloire uni-
verselle qui m'impressionnait le plus. J'oubliais
les formules de logarithmes et même Timmortelle
découverte de la planète Neptune pour subir le
charme de l'œuvre de Pradicr. Ce beau corps, si
admirablement modelé sous son anticiue draperie,
cette gracieuse attache du cou, cette ligure exprès-
URANIK
sivc, attiraient mes regards et captivaient ma
pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre heures
nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris,
j'épiais par la porte entr'ouverte Fabsence du
directeur. Le lundi et le mercredi étaient les meil-
leurs jours, le premier à cause des séances de
rinstitut, auxquelles il ne manquait guère, le
second à cause de celles du Bureau des longitudes,
qu'il fuyait avec le plus profond dédain et qui lui
élisaient quitter l'Observatoire tout exprès pour
mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais
bien en face de ma chère Uranie, je la regardais
à mon aise, je m'extasiais de la beauté de ses
formes, et je partais plus satisfait, mais non plus
heureux. Elle me charmait, mais elle me laissait
des regrets.
Un soir — le soir où je découvris ses change-
ments de physionomie suivant l'éclairage — j'avais
trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée
sur la cheminée et illuminant la Musc sous l'un de
sesaspectsles plus séduisants. La lumière oblique
caressait doucement le front, les joues, les lèvres
et la gorge. L'expression était merveilleuse. Je
m'approchai et je la contemplai, d'abord immo-
bile. Puis ridée me vint de déplacer la lampe et
de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras,
le cou, la chevelure. La statue semblait vivre, pen-
ser, se réveiller et sourire encore. Sensation
LA Ml' SE nr CIRL 'r
bizarre, sentiment étrani.'-e, j'en étais véritable-
ment épris: d'admirateur j'étais devenu amou-
reux. On m'eût fort surpris alors si l'on m'eût
affirmé que ce n'était point là le véritable amour
et que ce platonisme n'était qu'un rêve enfantin.
Le Directeur arriva, ne parut pas aussi étonné de
ma présence que j'aurais pu le craindre (on pas-
sait souvent par ce cabinet pour se rendre aux
salles d'observation). Mais au moment où je
posais la lampe sur la cheminée : « Vous êtes en
retard pour Jupiter », me dit-il. Et comme je fran-
chissais le seuil : « Est-ce que vous seriez poète ? »
ajouta-t-il d'un air de profond dédain, en appuyant
longuement sur la dernière syllabe, comme s'il
eût dit poâte.
J'aurais pu lui répliquer par les exemples de
Kepler, de Galilée, de d'Alembert, des deux Her-
schel, et d'autres illustres savants, qui furent
poètes en même temps qu'astronomes; j'aurais
pu lui rappeler le souvenir du premier Directeur
de l'Observ^atoire même, Jean-Dominique Cassini,
qui chanta Uranie en vers latins, italiens et fran-
çais; mais les élèves de l'Observatoire n'avaient
pas l'habitude de répliquer quoi que ce fût au sé-
nateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des
personnages, et le Directeur de l'Observatoire
était alors inamovible. Et puis, assurément, notre
grand géomètre aurait regardé le plus mervcil-
8
TRAME
IcLix poème, du Dante, de TArioste, ou d'Hugo,
du même air de profond dédain dont un beau
chien de Terre-Neuve regarde un verre de vin
qu'on approche de sa bouche. D'ailleurs, j'étais
incontestablement dans mon tort.
Cette charmante figure d'L'ranie, comme elle
me poursuivait, avec toutes ses délicieuses expres-
sions de physionomie! Son sourire était si gra-
cieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient par-
fois un véritable regard. Il ne lui manquait que la
parole. Or, la nuit suivante, à peine endormi, je
la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois
elle me parla.
Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bou-
che! j'aurais baisé chaque parole.... « Viens, nie
dit-elle, viens dans le ciel, là-haut, loin de la
Terre ; tu domineras ce bas monde, tu contem-
pleras l'immense univers dans sa grandeur. Tiens,
regarde ! »
II
Alors je vis la Terre qui tombait dans les pro-
fondeurs béantes de Timmensité ; les coupoles de
l'Observatoire, Paris illuminé, descendaient vite ;
tout en me sentant immobile, j'eus une impression
analogue à celle qu'on éprouve en balle n lors-
qu'en s'élevant dans les airs on voit la Terre des-
cendre. Je montai, je montai longtemps, emporté
dans un magique essor vers le zénith inaccessible.
Uranie était près de moi, un peu plus élevée, me
regardant avec douceur et me montrant les
royaumes d'en bas. Le jour était revenu. Je re-
connus la France, le Rhin, l'Allemagne, l'Autri-
che, l'Italie, la Méditerranée, l'Espagne, l'océan
Atlantique^ la Manche, l'Angleterre. Mais toute
10 URANIE
cette lilliputienne géographie se rapetissait très
vite. Bientôt le globe terrestre fut réduit aux di-
mensions apparentes de la lune en son dernier
quartier, puis d'une petite pleine lune.
« Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre
sur lequel s'agitent tant de passions, et qui en-
ferme dans son cercle étroit la pensée de tant de
millions d'êtres dont la vue ne s'étend pas au delà.
Regarde comme toute son apparente grandeur
diminue à mesure que notre horizon se développe.
Nous ne distinguons déjà plus l'Europe de l'Asie.
Voici le Canada et l'Amérique du Nord. Que toul
cela est minuscule ! »
En passant dans le voisinage de la Lune,
j'avais remarqué les paysages montagneux de
notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière,
les profondes vallées remplies d'ombre, et j'aurais
voulu m'y arrêter pour étudier de plus près ce
séjour voisin; mais, dédaignant d'y jeter même un
simple regard, Uranie m'entraînait d'un vol ra-
pide vers les régions sidérales.
Nous montions toujours. La Terre, diminuant
de plus en plus à mesure que nous nous en éloi-
gnions, arriva à être réduite à l'aspect d'une sim-
ple étoile, brillant par l'illumination solaire au sein
de l'immensité vide et noire. Nous avions tourné
vers le Soleil, qui resplendissait dans l'espace sans
* l'éclairer, et nous voyions, en même temps que
LA MUSE DU CIEL II
lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière
n'effaçait plus parce qu'elle n'éclairait pas l'éther
invisible. L'angélique déesse me montra Mercure,
dans le voisinag-e du Soleil, Vénus, qui brillait
du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme
aspect et comme éclat. Mars dont je reconnus
les méditerranées et les canaux, Jupiter avec
ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus.
« Tous ces mondes, me dit-elle, sont soutenus
dans le vide par l'attraction du Soleil, autour
duquel ils circulent avec vitesse. C'est un chœur
harmonieux gravitant autour du centre. La Terre
n'est qu'une île flottante, un hameau de cette
grande patrie solaire, et cet empire solaire n'est
lui-même qu'une province au sein de l'immen-
sité sidérale. »
Nous montions toujours. Le Soleil et son sys-
tème s'éloignaient rapidement ; la Terre n'était
plus qu'un point, Jupiter lui-même, ce monde si
colossal, se montra amoindri comme Mars et Vé-
nus, à un petit point minuscule à peine supérieur
à celui de la Terre.
Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses
anneaux gigantesques, et dont le témoignage
seul suffirait pour prouver l'immense et inimagi-
nable variété qui règne dans l'univers, Saturne,
véritable système à lui seul avec ses anneaux for-
més de corpuscules emportés dans une rotation
IRANIE
vertigineuse, et avec ses huit satellites raccompa-
gnant comme un céleste cortège !
A mesure que nous montions, notre soleil dimi-
nuait de grandeur. Bientôt il descendit au rang
d'étoile, puis perdit toute majesté, toute supério-
rité sur la population sidérale, et ne fut plus qu'une
étoile à peine plus brillante que les autres. Je
contemplais toute cette immensité étoilée au sein
de laquelle nous nous élevions toujours, et je
cherchais à reconnaître les constellations; mais
elles commençaient à changer sensiblement de
formes, à cause de la différence de perspective
causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil,
LA Misi: Dr nicL
i3
devenu insensiblement une toute petite êloile, se
réunir à la constellation du Centaure, tandis
qu'une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez
étrange, m'arrivait de la région vers laquelle Ura-
nie m'emportait. Cette clarté n'avait rien de ter-
restre et ne me rappelait aucun des effets que
-^f^
e^v
M'
-%K-^e
j'avais admirés dans les paysages de la Terre, ni
parmi les tons si changeants des crépuscules après
l'orage, ni dans les brumes indécises du matin, ni
pendant les heures calmes et silencieuses du clair
de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet
est peut-être celui dont cet aspect se rapprochait
le plus, mais cette étrange lumière était, et elle
14 URANIE
devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue
non d'un reflet d'azur céleste ou d'un contraste
analogue à celui que produit la lumière électrique
comparée à celle du gaz, mais bleue comme si le
Soleil lui-même eût été bleu !
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je
m'aperçus que nous nous approchions, en effet,
d'un soleil absolument bleu, comme un disque
brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux
ciels terrestres, et se détachant lumineusement sur
un fond entièrement noir, tout constellé d'étoi-
les! Ce soleil saphir était le centre d'un sys-
tème de planètes éclairées par sa lumière. Nous
allions passer tout près de l'une de ces planètes.
Le soleil bleu s'agrandissait à vue d œil ; mais,
nouveauté aussi singulière que la première, la
lumière dont il éclairait cette planète se compli-
quait d'un certain côté d'une coloration verte. Je
regardai de nouveau dans le ciel et j'aperçus un
second soleil, celui-ci d'un beau vert émeraude !
Je n'en croyais pas mes yeux.
« Nous traversons, me dit Uranie, le système
solaire de Gamma d'Andromède, dont tu ne vois
encore qu'une partie, car il se compose en. réalité,
non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu,
un vert, et un jaune-orange. Le soleil bleu, qui
est le plus petit, tourne autour du soleil vert, et
celui-ci gravite avec son compagnon autour du
LA MUSE Di: CIL L 10
grand soleil orangé que tu vas apercevoir dans un
instant. »
Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième
soleil, coloré de cet ardent rayonnement dont le
contraste avec ses deux compagnons produisait
la plus bizarre des illuminations. Je connaissais
bien ce curieux système sidéral, pour lavoir plus
d'une fois observé au télescope ; mais je ne me
doutais point de sa splendeur réelle. Quelles
fournaises, quels éblouissements î Quelle viva-
cité de couleurs dans cette étrange source de
lumière bleue, dans cette illumination verte du
second soleil, et dans ce rayonnement d or fauve
du troisième !
Mais nous nous étions approchés, comme je Tai
dit, de l'un des mondes appartenant au système
du soleil saphir. Tout était bleu, paysages, eaux,
plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé
par le second soleil, et à peine touchés des rayons
du soleil orange qui se levait à Thorizon lointain.
A mesure que nous pénétrions dans l'atmosphère
de ce monde, une musique suave et délicieuse
s'élevait dans les airs, comme un parfum, comme
un rêve. Je n'avais jamais rien entendu de pareil.
La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait
venir d'un chœur de harpes et de violons soutenu
par un accompagnement d'orgues. C'était un
chant exquis, qui charmait dès le premier instant,
i6
URANIE
qui n'avait pas besoin d être analysé pour être
compris, et qui remplissait Tâme de volupté. 11
me semblait que je serais resté une éternité à
l'écouter : je n'osais adresser la parole à mon
i'
-T^^/^Sr
guide, tant je craignais d'en perdre une note.
Uranie s'en aperçut. Elle étendit la main vers un
lac et me désigna du doigt un groupe d'êtres ailés
qui planaient au-dessus des eaux bleues.
Ils n'avaient point la forme humaine terrestre.
LA MUSr: DU CIEL
C'étaient des êtres évidemment ori»-anisés pour
vivre dans l'air. Ils semblaient tissés de lumière.
De loin, je les pris d'abord pour des libellules : ils
en avaient la forme svelte et éléi^-ante, les vastes
ailes, la vivacité, la légèreté. Mais en les exami-
nantdc plus près, je m'iip^rçus de leur taille, qui
■■".'^f.*
n'était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus
à l'expression de leurs regards que ce n'étaient
point des animaux. Leurs têtes ressemblaient
également à celles des libellules, et, comme ces
êtres aériens, ils n'avaient pas de jambes. La
musique si délicieuse que j'entendais n'était autre
que le bruit de leur vol. Ils étaient très nombreux,
plusieurs milliers peut-être,
3
0 l'RANIE
On voyait, sur les sommets des montagnes,
des plantes qui n'étaient ni des arbres ni des
fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d'énormes
hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme
en tendant les bras, de larges coupes en forme de
tulipes. Ces plantes étaient animées; du moins,
comme nos sensitives et plus encore, et comme la
desmodie aux feuilles mobiles, elles manifestaient
par des mouvements leurs impressions inté-
rieures. Ces bosquets formaient de véritables
cités végétales. Les habitants de ce monde n'a-
vaient pas d'autres demeures que ces bosquets,
et c'est au milieu de ces sensitives parfumées
qu'ils se reposaient lorsqu'ils ne flottaient pas
dans les airs.
« Ce monde te parait fantastique, fit Uranie, et
tu te demandes quelles idées peuvent avoir ces
êtres, quelles mœurs, quelle histoire, quelles espè-
ces d'arts, de littérature et de sciences. Il serait
long de répondre à toutes les questions que tu
pourrais f^iire. Sache seulement que leurs yeux
sont supérieurs à vos meilleurs télescopes, que
leur système nerveux vibre au passage d'une co-
mète et découvre électriquement des faits que vous
ne connaîtrez jamais sur la Terre. Les organes
que tu vois au-dessous des ailes leur servent de
mains plus habiles que les vôtres. Pour imprime-
rie, ils ont la photographie directe des événements
i,.\ Ml' s F. Dr ("ii:i. K)
et la fixation phonétique des paroles mêmes. Ils
ne s'occupent, du reste, que de recherches scien-
tifiques, c'est-à-dire de fétude de la nature. Les
trois passions qui absorbent la plus grande par-
tie de la vie terrestre, lapre désir de la fortune,
l'ambition politique et l'amour, leur sont incon-
nues, parce qu'ils n'ont besoin de rien pour vivre,
parce qu'il n'y a pas de divisions internationales
ni d'autre g-ouvernement qu'un conseil d'adminis-
tration, et parce qu'ils sont androgynes.
— Androgynes! répliquai-je. Et j'osai ajouter :
Est-ce mieux?
— C'est autre. Ce sont de grands troubles de
moins dans une humanité.
« Il faut, continua-t-elle, se dégager entière-
ment des sensations et des idées terrestres pour
être en situation de comprendre la diversité infinie
manifestée par les différentes formes de la création.
De même que sur votre planète les espèces ont
changé d'âge en âge, depuis les êtres si bizarres
des premières époques géologiques jusqu'à l'ap-
parition de l'humanité, de même que maintenant
encore la population animale et végétale de la
Terre est composée des formes les plus diverses,
depuis l'homme jusqu'au corail, depuis l'oiseau
jusqu'au poisson, depuis l'éléphant jusqu'au papil-
lon ; de même, et sur une étendue incomparable-
ment plus vaste, parmi les innombrables terres du
;o
URANIE
'd^
ciel, les forces de la nature ont donné naissance à
une diversité infinie d'êtres et de choses. La forme
des êtres est, en chaque monde, le résultat des
éléments spéciaux à chaque globe, substances,
chaleur, lumière, électricité, densité, pesanteur.
Les formes, les organes, le nombre
des sens —
vous n'en
avez que
cinq, et ils
sont assez
pauvres
— dépen-
dent des
conditions
vitales
de chaque
sphère. La vie
est terrestre
sur la Terre,
martienne sur
Mars, saturnienne sur Saturne, neptu-
nienne sur Neptune, c'est-à-dire appropriée
à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigou-
reusement encore, produite et développée par
chaque monde selon son état organique et suivant
une loi primordiale à laquelle obéit la nature
entière : la loi du Progrès. »
LA Ml" SI-: nr (11:1.
21
Pendant qu'elle me parlait, j'avais suivi du re-
gard le vol des êtres aériens vers la cité lleurie
et j'avais vu avec stupéfaction les plantes se mou-
voir, s'élever ou s'abaisser pour les recevoir; le
soleil vert était des-
cendu au-dessous
de l'horizon et le
soleil orange s'était
élevé dans le ciel;
le paysage était dé-
coré d'une colora-
tion féerique sur la-
quelle planait une
lune énorme , mi
partie orangée et
mi-partie verte.
Alors l'immense mé-
lodie qui
remplissait
r a t m o s - ,'
phère s'ar-
rêta, et au
milieu d'un
profond silence j'entendis un chant, s'elevant
d'une voix si pure que nulle voix humaine ne pour-
rait lui être comparée.
« Quel merveilleux système, m'écriai-je, qu'un
tel monde illuminé par de tels flambeaux! Ce sont
2 2 URANIE
donc là les étoiles doubles, triples, multiples, vues
de près
— Spendides soleils que ces étoiles! répondit
la déesse. Gracieusement associées dans les liens
d'une attraction mutuelle, vous les voyez de la
Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, tou-
jours belles, toujours lumineuses, toujours pures.
Suspendues dans l'infini, elles s'appuient l'une
sur l'autre sans jamais se toucher, comme si
leur union, plus morale que matérielle, était régie
par un principe invisible et supérieur, et suivant
des courbes harmonieuses, elles gravitent en ca-
dence l'une autour de l'autre, couples célestes éclos
au printemps de la création dans les campagnes
constellées de l'immensité. Tandis que les soleils
simples comme le vôtre brillent solitaires, fixes,
tranquilles, dans les déserts de l'espace, les so-
leils doubles et multiples semblent animer par
leurs mouvements, leur coloration et leur vie, les
régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges
sidérales marquent pour vous les siècles et les ères
des autres univers.
« Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage.
Nous ne sommes qu'à quelques trillions de lieues
de la Terre.
— Quelques irii lions}
— Oui. Si nous pouvions entendre d'ici les bruits
de votre planète, ses volcans, ses canonnades,
ITRANIK 23
ses tonnerres, ou les vociférations des grandes
foules les jours de révolution, ou les chants pieux
des éiclises qui s'élèvent vers le Ciel, la distance
est telle qu'en admettant que ces bruits puissent
la franchir avec la vitesse du son dans l'air, ils
n'emploieraient pas moins de quinze millions d'an-
nées pour arriver jusqu'ici. Nous entendrions
aujourd'hui seulement ce qui se passait sur la
Terre il y a quinze millions d'années.
« Cependant nous sommes encore, relativement
à l'immensité de l'univers, très voisins de ta
patrie.
« Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas,
toute petite étoile. Nous ne sommes pas sortis de
l'univers auquel il appartient avec son système
de planètes.
« Cet univers se compose de plusieurs milliards
de soleils, séparés les uns des autres par des trîl-
lions de lieues.
« Son étendue est si considérable, qu'un éclair,
à la vitesse de trois cent mille kilomètres par
seconde, emploierait quinze mille ans à le traver-
ser.
« Et partout, partout des soleils, de quelque
côté que nous dirigions nos regards; partout
des sources de lumière, de chaleur et de vie,
sources d'une variété inépuisable, soleils de tout
éclat, de toutes grandeurs, de tout âge, soutenus
24
URANIE
dans le vide éternel, dans Téther luniinifère, par
laltraction mutuelle de tous et par le mouvement
de chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne
sur elle-nicMiie comme une sphère de feu et vogue
vers un but. Votre soleil marche et vous emporte
vers la constellation d'Hercule, celui dont nous
venons de traverser le système marche vers le sud
des Pléiades, Sirius se précipite vers la Colombe,
PoUux s'élance vers la Voie lactée, tous ces mil-
lions, tous ces milliards de soleils courent à travers
rimmensité avec des vitesses qui atteignent deux,
trois et quatre cent mille mètres par seconde! C'est
le Mouvement qui soutient l'équilibre de l'univers,
qui en constitue l'organisation, l'énergie et la
vie. »
A
'Vf
III
Depuis longtemps déjà le système tricolore avait
fui sous notre essor. Nous passâmes dans le voi-
sinage d'un grand nombre de mondes bien diffé-
rents de la patrie terrestre. Les uns me parurent
entièrement couverts d'eau et peuplés d'êtres
aquatiques, les autres uniquement peuplés de
plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs.
Quelle inimaginable variété!
Sur l'un d'entre eux, tous les habitants me paru-
rent particulièrement beaux. Uranie m'apprit que
l'organisation y est toute différente de celle des
enfants de la Terre et que l'être humain y perçoit
les opérations physico-chimiques qui s'accomplis-
sent dans l'entretien du corps. Dans notre orga-
20 URANIE
nisme terrestre, nous ne voyons pas comment,
par exemple, les aliments absorbés s'assimilent,
comment le sang, les tissus, les os, se renouvel-
lent; toutes les fonctions s'accomplissent instinc-
tivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi
subit-on mille maladies, dont l'origine est cachée
et souvent introuvable. Là, l'être humain sent les
actes de son entretien vital, comme nous sentons
un plaisir ou une douleur. De chaque molécule du
corps, pour ainsi dire, part un nerf qui transmet
au cerveau les impressions variées qu'elle reçoit.
Si l'homme terrestre était doué d'un pareil système
nerveux, en plongeant ses regards dans l'orga-
nisme par l'intermédiaire des nerfs, il verrait com-
ment l'aliment se transforme en chyle, celui-ci en
sang, le sang en chair, en substance musculaire,
nerveuse, etc. : il se verrait lui-môme. Mais nous
en sommes loin, le centre animique de nos percep-
tions étant embarrassé parles nerfs multipliés des
lobes cérébraux et des couches optiques.
Sur un autre globe que nous traversâmes pen-
dant la nuit, c'est-à-dire du côté de son hémisphère
nocturne, les yeux humains sont organisés de telle
sorte qu'ils sont lumineux, qu'ils éclairent, comme
si quelque émanation phosphorescente irradiait
de leur étrange foyer. Une réunion nocturne com-
posée d'un grand nombre de personnes offre un
aspect véritablement fantastique, parce que la
LA MUSE DU CIEL
clarté comme la couleur des yeux ehani-eiU sui-
vant les passions diverses qui les animent. De plus,
la puissance de ces regards est telle qu'ils exercent
une influence électrique et mag-nétique d'une inten-
sité variable, et qu'en certains cas ils peuvent fou-
droyer, faire tomber morte la victime sur laquelle
se fixe toute l'cneri^ie de leur volonté.
Un peu plus loin, mon guide céleste me signala
un monde où les organismes jouissent d'une fa-
culté précieuse, c'est que l'âme peut changer de
corps sans passer par la circonstance de la mort,
souvent désagréable, et toujours triste. Un savant
qui a travaillé toute sa vie pour l'instruction de
l'humanité et voit arriver la fin de ses jours sans
avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut
changer de corps avec un jeune adolescent et re-
commencer une nouvelle vie, plus utile encore que
la première. Il suffit, pour cette transmigration, du
consentement de l'adolescent et de l'opération
magnétique d'un médecin compétent. On voit aussi
parfois deux êtres, unis par les liens si doux et si
forts de l'amour, opérer un pareil échange de corps
après pliisieurs années d'union : l'âme de l'époux
vient habiter le corps de l'épouse, et réciproque-
ment, pour le reste de leur existence. L'expérience
intime de la vie devient incomparablement plus
complète pour chacun d'eux. On voit aussi des
savants, des historiens, désireux de vivre deux
28 URANIE
siècles au lieu d'un, se plonger dans des sommeils
factices d'hibernation artificielle qui suspend leur
vie la moitié de chaque année et mcMiie davantage.
Quelques-uns même parviennent à vivre trois fois
plus longtemps que la vie normale des cente-
naires.
Quelques instants après, traversant un autre
système, nous rencontrâmes un genre d^organi-
sations tout autre encore et assurément supérieur
au nôtre. Chez les habitants de la planète que nous
avions alors sous les yeux, monde éclairé par un
brillant soleil hydrogéné, la pensée n'est pas obli-
gée de passer par la parole pour se manifester.
Combien de fois ne nous est-il pas arrivé, lors-
qu'une idée lumineuse ou ingénieuse vient d'oc-
cuper notre cerveau, de vouloir l'exprimer ou
l'écrire, et, pendant le temps que nous commen-
çons à parler ou à écrire, de sentir déjà l'idée
dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée?
Les habitants de cette planète ont un sixième sens,
que Ton pourrait appeler autotélégraphique, en
vertu duquel, quand l'auteur ne s'y oppose pas,
la pensée se communique au dehors et peut se lire
sur un organe qui occupe à peu près la place de
votre front. Ces conversations silencieuses sont
souvent les plus profondes et les plus précises; elles
sont toujours les plus sincères.
Nous sommes naïvement disposés à croire que
LA MUSE DU CIEL 2()
Torganisation humaine ne laisse rien à désirer sur
la Terre. Pourtant, n'avons-nous jamais regretté
d'ôtre obligé d'entendre malgré nous des paroles
désagréables, un discours absurde, un sermon
gonflé de vide, de la mauvaise musique, des mé-
disances ou des calomnies? Nos grammaires ont
beau prétendre que nous pouvons» fermer l'oreille »
à ces discours, il n'en est malheureusement rien.
Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme
vos yeux. 11 y a là une lacune. J'ai été fort surpris
de remarquerune planète où la naturen'apasoublié
ce détail. Comme nous nous y arrêtions un instant,
Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient
ainsi que des paupières. « Il y a là, me dit-elle, bien
moins de sourdes colères que chez vous, mais les
divisions entre les partis politiques y sont beau-
coup plus accusées, les adversaires ne voulant
rien entendre, et y réussissant effectivement mal-
gré les avo:ats les plus loquaces. »
Sur un autre monde, dans lequel le phosphore
joue un grand rôle, dont l'atmosphère est con-
stamment électrisée, dont la température est fort
élevée, et où les habitants n'ont guère eu aucune
raison suffisante d'inventer des vêtements, cer-
taines passions se traduisent par l'illumination
d'une partie du corps. C'est en grand ce qui se
passe en petit dans nos prairies terrestres, où
l'on voit, pendant les douces soirées d'été, les
3o URANIE
vers luisanls se consumer silencieusement dans
une flamme amoureuse. L'aspect des couples lu-
mineux est curieux à observer le soir dans les
grandes villes. La couleur de la phosphorescence
diffère suivant les sexes, et lintensité varie sui-
vant les âges et les tempéraments. Le sexe fort
brûle d'une flamme rouge plus ou moins ardente,
et le sexe gracieux d'une flamme bleuâtre, parfois
pâle et discrète. Nos vers luisants seuls seraient
aptes à se former une idée, très rudimentairc, de
la nature des impressions ressenties par ces ôtres
spéciaux. Je n'en croyais pas mes yeux lorsque
nous traversions l'atmosphère de cette planète.
Mais je fus encore plus surpris en arrivant sur le
satellite de ce singulier monde.
C'était une lune solitaire, éclairée par une sorte
de soleil crépusculaire. Une vallée sombre s'offrit
à nos regards. Aux arbres disséminés sur les deux
flancs de la vallée pendaient des êtres humains en-
veloppés de suaires. Ils s'étaient attachés eux-
mêmes aux branches par leur chevelure et dor-
maient là dans le plus profond silence. Ce que
j'avais pris pour des suaires, c'était un tissu formé
par l'allongement de leurs cheveux embroussaillés
et blanchis. Comme je m'étonnais d'une pareille
situation, Uranie m'apprit que c'est là leur mode
habituel d'ensevelissement et de résurrection. Oui,
sur ce monde, les êtres humains jouissent de la
l.A MISE Dli CIKI. 3l
faculté organique des insectes qui ont le don de
s'endormir à Tétat de chrysalide pour se métamor-
phoser en papillons ailés. 11 y a là comme une
double race humaine, et les stagiaires de la pre-
mière phase, les êtres les plus grossiers et les plus
matériels, n'y aspirent qu'à mourir, pour ressus-
citer dans la plus spendide des métamorphoses.
Chaque année de ce monde représente environ
deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers
d'année à l'état inférieur, un tiers (l'hiver) à l'état
de chrysalide, et au printemps suivant, les pendus
sentent insensiblement la vie revenir dans leur
chair transformée : ils s'agitent, se réveillent, lais-
sent leur toison à l'arbre et se dégageant, êtres
ailés merveilleux, s'envolent dans les régions
aériennes, pour y vivre une nouvelle année phéni-
cienne, c'est-à-dire deux cents ans de notre rapide
planète.
Nous traversâmes ainsi un grand nombre de
systèmes, et il me semblait que l'éternité entière
n'aurait pas été assez longue pour me permettre
de jouir de toutes ces créations inconnues à la
Terre; mais mon guide me laissait a peine le temps
de me reconnaître, et toujours de nouveaux soleils
et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous
avions presque heurté dans notre traversée des
comètes transparentes qui erraient comme des
souffles d'un système à l'autre, et plus d'une fois
32
URANIE
encore je m'étais senti attiré vers de merveilleuses
planètes aux frais paysages dont les humanités
eussent été de nouveaux sujets d'études. Cepen-
dant la Muse céleste m'emportait sans fatigue
toujours plus haut, toujours plus loin, lorsque
enfin nous parvînmes à ce qui me parut être les
faubourgs de l'univers. Les soleils devenaient plus
rares, moins lumineux, plus pâles, la nuit était
plus complète entre les astres, et bientôt nous nous
trouvâmes au sein d'un véritable désert, les mil-
liards d'étoiles qui constituent l'univers visible de
la Terre s'étant éloignées et ayant tout réduit à
une petite voie lactée isolée dans le vide infini.
« Nous voici donc enfin, m'écriai-je, aux limites
de la création !
— Regarde! » répondit-elle, en me montrant le
zénith.
fk^m^
IV
Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers des-
cendait vers nous î Des millions et des millions de
soleils g-roupés ensemble planaient, nouvel archi-
pel céleste, et allaient se développant comme une
vaste nuée d'étoiles à mesure que nous montions.
J'essayai de sonder du regard, tout autour de moi,
dans toutes les profondeurs, l'espace infini, et par-
tout j'apercevais des lueurs analogues, des amas
d'étoiles disséminés à toutes les distances.
Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions
était surtout composé de soleils rouges, rubis et
grenats. Plusieurs avaient absolument la couleur
dv. sang.
Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapi-
34 TRAME
dément nous filions de soleil en soleil, mais d'in-
cessantes commotionsélectriques nous atteignaient
comme les feux d'une aurore boréale. Quels
étranges séjours que ces mondes illuminés unique-
ment par des soleils rouges î Puis, dans un district
de cet univers nous remarquâmes un groupe se-
condaire composé d'un grand nombre d'étoiles
roses et d'étoiles bleues. Tout à coup une énorme
comète dont la tête ressemblait à une gueule co-
lossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je
me pressais avec terreur contre les flancs de la
déesse qui, un instant, disparut pour moi dans un
lumineux brouillard. Mais nous nous retrouvâmes
de nouveau dans un désert obscur, car ce second
univers s'était éloigné comme le premier.
« La création, me dit-elle, se compose d'un
nombre infini d'univers distincts, séparés les uns
des autres par des abîmes de néant.
— Un nombre infini}
— Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans
doute un nombre, quelque grand qu'il soit, ne
peut pas être actuellement infini, puisqu'on peut
toujours par la pensée l'augmenter d'une unité,
ou même le doubler, le tripler, le centupler. Mais
souviens-toi que le moment actuel n'est qu'une
LA MISI-: Dr CIEL 35
porte par laquelle lavenir se précipite vers le
passé. L'éternité est sans fin, et le nombre des
univers sera, lui aussi, sans lin.
« Regarde! Tu vois encore, toujours, et par-
tout, de nouveaux archipels d'îles célestes, de
nouveaux univers.
— Il me semble, ô Uranie! que depuis bien
longtemps déjà, et avec une grande vitesse, nous
montons dans le ciel sans bornes>
— Nous pourrions toujours monter ainsi, répli-
qua-t-elle, jamais nous n'atteindrions une limite
définitive.
« Nous pourrions voguer là-bas, à gauche,
à droite, devant nous, derrière nous, en bas, vers
nimporte quelle direction, jamais, nulle part,
nous ne rencontrerions aucune frontière.
« Jamais, jamais de fin.
« Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin
nous avons parcouru?
« Nous sommes... au vestibule de l'infini,
comme nous y étions sur la Terre. Nous n avons
pas avancé d^un seul pas! »
Une grande émotion s'était emparée de mon
esprit. Les dernières paroles d'Uranie m'avaient
36
URANIE
pénétré jusqu'aux moelles comme un frisson
glacial. « Jamais de fin! jamais! jamais! » répé-
tais-je. Et je ne pouvais dire ni penser autre
chose. Pourtant la magnificence du spectacle
reparut à mes yeux et mon anéantissement fit
place à l'enthousiasme.
« L'Astronomie! m'écriai-je. C'est tout! Savoir
ces choses! vivre dans l'infini. O Uranie! Qu'est-
ce que le reste des idées humaines en face de la
science! Des ombres, des fantômes!
— Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre,
tu admireras encore, et légitimement, la science
de tes maîtres; mais sache-le bien, l'astronomie
actuelle de vos écoles et de vos observatoires,
l'astronomie mathématique, la belle science des
Newton, des Laplace, des Le Verrier, n'est pas
encore la science définitive.
« Ce n'est point là, ô mon fils, le but que je
poursuis depuis les jours d'Hipparque et de Pto-
lémée. Regarde ces millions de soleils, analogues
à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui,
sources de mouvement, d'activité et de splendeur;
eh bien, voilà l'objet de la science à venir : l'étude
de la vie universelle et éternelle. Jusqu'à ce jour,
on n'a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne
sont pas un but, mais un moyen; ils ne repré-
sentent pas l'édifice de la nature, mais les mé-
thodes, les échafaudages. Tu vas assister à Tau-
LA MUSE DU CIEL
rorc d'un jour nouveau. L'astronomie mathéma-
tique va faire place à l'astronomie physique, à
la véritable étude de la nature.
« Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui cal-
culent les mouvements apparents des astres dans
leurs passages de chaque jour au méridien, ceux
qui annoncent l'arrivée des éclipses, des phéno-
mènes célestes, des comètes périodiques, ceux
qui observent avec tant de soins les positions
précises des étoiles et des planètes aux divers
degrés de la sphère céleste, ceux qui découvrent
des comètes, des planètes, des satellites, des
étoiles variables, ceux qui recherchent et déter-
minent les perturbations apportées aux mouve-
ments de la Terre par l'attraction de la Lune et
des planètes, ceux qui consacrent leurs veilles
à découvrir les éléments fondamentaux du sys-
tème du monde, tous, observateurs ou calcula-
teurs, sont des précurseurs de l'astronomie nou-
velle. Ce sont là d'immenses travaux, des labeurs
dignes d'admiration et de transcendantes œuvres,
qui mettent en lumière les plus hautes facultés de
l'esprit humain. iMais c'est l'armée du passé.
Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur
des savants va battre pour une conquête plus
noble encore. Tous ces grands esprits, en étu-
diant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la
Terre. Le but de l'Astronomie n'est pas de nous
38 U R A N I E
montrer la position apparente de points brillants
ni de peser des pierres en mouvement dans Fes-
pace, ni de nous faire connaître d'avance les
éclipses, les phases de la lune ou les marées.
Tout cela est beau, mais insuffisant.
« Si la vie n'existait pas sur la Terre, cette
planète serait absolument dépourvue d'intérêt
pour quelque esprit que ce fût, et l'on peut appli-
quer la même réflexion à tous les mondes qui
gravitent autour des milliards de soleils dans les
profondeurs de l'immensité. La vie est le but
de la création tout entière. S'il n'y avait ni
vie ni pensée, tout cela serait comme nul et non
avenu.
« Tu es destiné à assister à une transformation
complète de la science. La matière va faire place
à Tesprit.
— La vie universelle ! fis-je. Est-ce que toutes
les planètes de notre système solaire sont habi-
tées?... Est-ce que les milliards de mondes qui
peuplent l'infini sont habités?... Est-ce que ces
humanités ressemblent à la nôtre?... Est-ce que
nous les connaîtrons jamais?...
— L'époque pendant laquelle tu vis sur la
Terre, la durée même de l'humanité terrestre,
n'est qu'un moment dans l'éternité. »
Je ne compris pas cette réponse à mes questions.
« Il n'y a aucune raison, ajouta Uranie, pour
LA Ml' SE Dr CI KL 09
que tous les mondes soient habités maintenant.
L'époque actuelle n'a pas plus d'importance que
celles qui l'ont précédée ou celles qui la suivront.
« La durée de l'existence de la Terre sera beau-
coup plus longue — peut-être dix fois plus longue
— que celle de sa période vitale humaine. Sur une
dizaine de mondes pris au hasard dans l'immen-
sité, nous pourrions, par exemple, suivant les cas,
en trouver à peine un actuellement habité parune
race intelligente. Les uns l'ont été jadis ; d'autres
le seront dans l'avenir; ceux-ci sont en prépa-
ration, ceux-là ont parcouru toutes leurs phases;
ici des berceaux, là-bas des tombes; et puis, une
variété infinie se révèle dans les manifestations
des forces de la nature, la vie terrestre n'étant en
aucune façon le type de la vie extra-terrestre. Des
êtres peuvent vivre, penser, en des organisations
toutes différentes de celles que vous connaissez
sur votre planète. Les habitants des autres
mondes n'ont ni votre forme ni vos sens. Ils sont
autres.
« Le jour viendra, et très prochainement puis-
que tu es appelé à le voir, où cette étude des
conditions de la vie dans les diverses provinces
de l'univers sera l'objet essentiel — et le grand
charme — de l'Astronomie. Bientôt, au lieu de
s'occuper simplement de la distance, du mouve-
ment et de la masse matérielle de vos planètCG
40
URANIK
voisines, par exemple, les astronomes décou-
vriront leur constitution physique, leurs aspects
géographiques, leur climatologie, leur météoro-
logie, pénétreront le mystère de leur organisation
vitale et discuteront sur leurs habitants. Ils trou-
veront que
Mars et Vé-
nus sont ac-
tucllemcnt
peuplés d'ô-
trcs pen-
sants, que
Jupitcrcncst
encore à sa
période pri-
maire de pré-
paration or-
uiiquc, que Saturne
plane en des conditions
toutes différentes de celles
"-- qui ont présidé à l'éta-
blissement de la vie terrestre et, sans
jamais passer par un état analogue à
celui de la Terre, sera habité par des êtres incom-
patibles avec les organismes terrestres. De nou-
velles méthodes feront connaître la constitution
physique et chimique des astres, la nature des
atmosphères. Des instruments perfectionnés per-
LA Ml' SE DU CIEL
41
mettront mcmc de découvrir les tcmoii,magcs
directs de l'existence de ces humanités planétaires
et de song-cr à se mettre en communication avec
elles. Voilà la transformation scientifique qui mar-
quera la fin du dix-neuvième siècle et qui inaugu-
rera le vingtième. >>
J'écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste,
qui illuminaient pour moi d'une lumière toute
nouvelle les destinées de TAstronomie et me
pénétraient d'une ardeur plus vive encore. J'avais
6
42 URANIE
SOUS les yeux le panorama des mondes innom-
brables qui roulent dans l'espace et je compre-
nais que le but de la science devait être de nous
faire connaitre ces univers lointains, de nous
faire vivre dans ces horizons immenses. La belle
déesse continua :
« La mission de l'Astronomie sera plus élevée
encore. Après vous avoir fait sentir, vous avoir
fait connaitre, que la Terre n'est qu'une cité dans
la patrie céleste et que l'homme est citoyen du
Ciel, elle ira plus loin. En découvrant le plan sur
lequel l'univers physique est construit, elle mon-
trera que l'univers moral est établi sur ce môme
plan, que les deux mondes ne forment qu'un môme
monde et que l'esprit gouverne la matière. Ce
qu'elle aura fait pour l'espace, elle le fera pour le
temps. Après avoir apprécié l'immensité de l'es-
pace et avoir reconnu que les mêmes lois régnent
simultanément en tous lieux et font de l'immense
univers une seule unité, vous apprendrez que les
siècles du passé et de l'avenir sont associés au
temps présent et que les monades pensantes
vivront éternellement par des transformations
successives et progressives; vous apprendrez
qu'il y a des esprits incomparablement supérieurs
aux plus grands esprits de l'humanité terrestre et
que tout progresse vers la perfection suprême;
vous apprendrez aussi que le monde matériel
LA Misi-: Dv c\i:l 4.3
n'est qu*unc apparence et que l'être réel consiste
en une force impondérable, invisible et intangible.
« L'Astronomie sera donc éminemment, et avant
tout, la directrice de la philosophie. Ceux qui
raisonneront en dehors des connaissances astro-
nomiques resteront à côté de la vérité. Ceux
qui suivront fidèlement son flambeau s'élèveront
graduellement dans la solution des grands pro-
blèmes.
« La philosophie astronomique sera la religion
des esprits supérieurs.
« Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double
transformation de la science. Lorsque tu quitteras
le monde terrestre, cette science astronomique,
que tu admires déjà si légitimement, sera entière-
ment renouvelée, dans sa forme comme dans son
esprit.
« Mais ce n'est pas tout. Cette rénovation d'une
science antique servirait peu au progrès général
de l'humanité, si ces sublimes connaissances, qui
développent l'esprit, éclairent l'âme et l'affran-
chissent des médiocrités sociales, restaient enfer-
mées dans le cercle restreint des astronomes de
profession. Ce temps-là va passer aussi. Le bois-
seau doit être renversé. Il faut prendre le flam-
beau à la main, accroître son éclat, le porter sur
les places publiques, dans les rues populeuses,
jusque dans les carrefours. Tout le monde ert
A4
URANIE
appelé à recevoir la lumière, tout le monde
en a soif, surtout les humbles, surtout les dés-
hérités de la fortune, car ceux-là pensent da-
vantage, ceux-là sont avides de science, tandis
que les satisfaits du siècle ne se doutent pas de
leur ignorance et sont presque fiers d'y demeurer.
Oui, la lumière de l'Astronomie doit être répan-
due sur le monde; elle doit pénétrer jusqu'aux
masses populaires, éclairer les consciences, élever
les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission;
ce sera là son bienfait. »
w f
Ainsi parla mon guide céleste. Son visage était
beau comme le jour, ses yeux brillaient d'un
lumineux éclat, sa voix semblait une musique
divine. Je voyais les mondes circuler autour de
nous dans l'espace et je sentais qu'une harmonie
immense régit la nature.
« Maintenant, me dit Uranie en me désignant
du doigt la place où notre soleil terrestre avait dis-
paru, revenons sur la Terre. Mais regarde encore.
Tu as compris que l'espace est infini. Tu vas
comprendre que le temps est éternel. »
Nous traversâmes des constellations et revînmes
vers le système solaire. Je vis, en effet, repa-
raître le Soleil sous l'aspect d'une petite étoile.
46 URANIE
c( Je vais te donner un instant, fit-elle, sinon la
vision divine, du moins la vision angélique. Ton
âme va sentir les vibrations éthérées qui consti-
tuent la lumière et savoir comment l'histoire de
chaque monde est éternelle en Dieu. \ oir, c'est
savoir. Vois! »
De même qu'un microscope nous montre une
fourmi de la grosseur d'un éléphant; de môme
que, pénétrant jusqu'aux infiniment petits, il sait
rendre l'invisible visible; ainsi, à l'ordre de la
Muse, ma vue acquit soudain une puissance de
perception inattendue et distingua dans l'espace,
à côté du Soleil qui s'éclipsa, la Terre, qui d'invi-
sible devint visible.
Je la reconnus, et à mesure que je la regardais,
son disque s'agrandissait, offrant l'aspect de la
lune quelques jours avant la phase de la pleine
lune. Bientôt je parvins, dans ce disque gran-
dissant, à distinguer les principaux aspects géo-
graphiques, la tache neigeuse du pôle nord, les
contours de l'Europe et de l'Asie, la mer du
Nord, l'Atlantique, la Méditerranée. Plus je fixais
mon attention, et mieux je voyais. Les détails
devenaient de plus en plus perceptibles, comme
si j'avais changé graduellement d'oculaires micro-
télescopiques. Je reconnus la forme géographi-
que de la France; mais notre belle patrie me
parut entièrement verte, du Rhin à l'Océan et de
LA MTSK DU CIEL 47
la .Manche à la Méditerranée, comme si elle avait
été couverte d'une seule et immense forôt. Je
parvenais cependant à distinguer de mieux en
mieux les moindres détails, car les Alpes, les
Pyrénées, le Rhin, le Rhône, la Loire, étaient
faciles à reconnaître.
« Fixe bien ton attention », reprit ma com-
pagne.
En même temps qu'elle prononçait ces paroles,
elle posait sur mon front l'extrémité de ses
doigts allongés, comme si elle eût voulu magné-
tiser mon cerveau et donner à mes facultés de
perception une puissance plus grande encore.
Alors je sondai, je pénétrai plus attentivement
encore les détails de la vision, et j'eus devant les
yeux la Gaule du temps de Jules César. C'était au
temps de la guerre de l'indépendance animée par
le patriotisme de Vercingétorix.
Je voyais ces aspects d'en haut, comme nous
voyons les paysages lunaires au télescope, comme
nous voyons une contrée de la nacelle d'un ballon;
mais je reconnus la Gaule, l'Auvergne, Gergovie,
le Puy de Dôme, les volcans éteints, et ma pensée
se représenta facilement la scène gauloise dont une
image abrégée m'arrivait.
« Nous sommes à une telle distance de la Terre,
me dit Uranie, que la lumière emploie pour
arriver de là jusqu'ici tout le temps qui nous
48
URANIE
Sépare de Tépoque de Jules César. Nous recevons
seulement maintenant, ici, les rayons lumineux
partis de la Terre à cette époque. Pourtant la
lumière voyage dans Tespace éthéré avec la
vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde.
C'est rapide, très rapide, mais ce n'est pas instan-
tané. Les astro-
nomcs de la
Terre qui obser-
vent maintenant
les étoiles si-
tuées à la dis-
tance où nous
sommes, ne les
voient pas telles
qu'elles sont ac-
tuellement, mais telles qu'elles
étaient au moment où sont
partis les rayons lumineux
qui arrivent seulement au-
jourd'hui , c'est-à-dire telles
qu'elles étaient il y a plus de dix-huit siècles.
« De la Terre, ajouta-t-elle, ni d'aucun point de
l'espace, on ne voit jamais les astres tels qu'ils
sont, mais tels qu'ils ont été. On est d'autant
plus en retard sur leur histoire qu'on en est plus
éloigné.
« Vous observez avec les plus grands soins au
LA MUSE DU CI KL
49
télescope dos étoiles qui n'existent plus. Plusieurs
même des étoiles que vous voyez à Tœil nu n'exis-
tent plus. Plusieurs des nébuleuses dont vous ana-
lysez la substance au spectroscope sont devenues
des soleils. Plusieurs de vos plus belles étoiles
rouges sont actuellement éteintes et mortes : en
vous approchant d'elles vous ne les verriez plus!
« La lumière émanée de tous les soleils qui
peuplent l'immensité, la lumière réfléchie dans
l'espace par tous les mondes éclairés par ces so-
leils, emporte à travers le ciel infini les photo-
graphies de tous les siècles, de tous les jours,
de tous les instants. En regardant un astre, vois
le voyez tel qu'il était au moment où est partie
la photographie que vous en recevez, de même
OO IRAMI£
qu'en entendant une cloche vous recevez le son
après qu'il est parti, et d'autant plus longtemps
après que vous en ôtes plus éloigné.
« Il en résulte que l'histoire de tous les mondes
voyage actuellement dans l'espace, sans jamais
disparaître absolument, et que tous les événe-
ments passés sont présents dans le sein de l'infini
et indestructibles.
« La durée de l'univers sera sans fin. La Terre
finira, et ne sera plus un jour qu'un tombeau.
Mais il y aura de nouveaux soleils et de nouvelles
terres, de nouveaux printemps et de nouveaux
sourires et toujours la vie fleurira dans l'univers
sans bornes et sans fin.
« J'ai voulu te montrer, fit-elle après un instant
de pause, j'ai voulu te montrer comment le temps
est éternel. Tu avais senti l'infinité de l'espace.
Tu avais compris la grandeur de l'univers. Main-
tenant, ton voyage céleste est accompli. Rappro-
chons-nous de la Terre et reviens dans ta patrie.
« Pour toi, ajouta-t-elle encore, sache que
l'étude est la seule source de toute valeur intel-
lectuelle; ne sois jamais ni pauvre ni riche;
garde-toi de toute ambition comme de toute ser-
vitude; sois indépendant ; l'indépendance est le
plus rare des biens, et la première condition du
bonheur. »
Uranie parlait de sa douce voix. Mais la com-
A MTSE Dr riRT. ."> I
motion produite par tous ces tableaux extraor-
dinaires avai^ tellement ébranlé mon cerveau que
je fus pris soudain d'un grand tremblement. Un
frisson me parcourut de la tête aux pieds, et c'est
sans doute ce qui amena mon réveil subit, au
milieu d'une vive agitation.... Hélas! ce délicieux
voyage céleste était terminé.
Je cherchai Uranie et ne la trouvai plus. Un
clair rayon de lune, pénétrant par la fenêtre de
ma chambre, venait caresser le bord d'un rideau
et semblait dessiner vaguement la forme aérienne
de mon céleste guide; mais ce n'était qu'un rayon
de lune.
Lorsque je revins le lendemain à l'Observa-
toire, ma première impulsion fut d'accourir, sous
un prétexte quelconque, dans le cabinet du Direc-
teur et de revoir la Muse charmante qui m'avait
gratifié d'un tel rêve....
La pendule avait disparu î
A sa place trônait le buste, en marbre blanc,
de l'illustre astronome.
Je cherchai en d'autres pièces, et, à propos de
mille prétextes, jusque dans les appartements,
mais elle avait bien disparu.
Pendant des jours, pendant des semaines, je
D2 L'RANIE
cherchai, sans parvenir à la revoir ni môme à
savoir ce qu'elle était devenue.
J'avais un ami, un confident, à peu près du
même âg"e que moi, quoique paraissant un peu
moins jeune à cause de sa barbe naissante, mais
lui aussi fortement épris de l'idéal et plus rôveur
encore peut-être, le seul d'ailleurs de tout le per-
sonnel de l'Observatoire avec lequel je me sois
jamais intimement lié. 11 partageait mes joies et
mes peines. Nous avions les mêmes goûts, les
mêmes idées, les mêmes sentiments. Il avait com-
pris et mon adolescente admiration pour une sta-
tue, et la personnification dont mon imagination
l'avait animée, et ma mélancolie d'avoir ainsi subi-
tement perdu ma chère Uranie au moment même
où j'y étais le plus attaché. Il avait plus d'une fois
admiré avec moi les effets de la lumière sur sa
céleste physionomie, et souriant de mes extases,
comme un grand frère, me taquinant même, un
peu vivement parfois, sur ma tendresse pour une
idole, allait jusqu'à m'appeler « Camille Pygma-
lion ». Mais, au fond, je voyais bien qu'il l'aimait
aussi.
Cet ami, qui hélas! devait être emporté quel-
ques années plus tard en pleine fleur de jeunesse,
ce bon Georges Spero, éminent esprit et grand
cœur, dont le souvenir me restera éternellement
cher, était alors secrétaire particulier du Direc-
LA Mi'sn Dr ni-L 5^
teur, et son afTection si sincère me fut tcmoii^méc
en cette circonstance par une attention aussi gra-
cieuse qu'imprévue.
Un jour, en rentrant chez moi, je vis avec une
stupéfaction quasi incrédule la fameuse pendule
placée sur ma cheminée, là, juste devant moi!...
C'était bien elle! Mais comment était-elle là?
Quel chemin avait-elle pris? D'où venait-elle?'
J'appris que l'illustre auteur de la découverte
de Neptune l'avait envoyée à réparer chez l'un
des principaux horlogers de Paris, que celui-ci
avait reçu de Chine une antique pendule astrono-
mique du plus haut intérêt et en avait offert
réchange, lequel avait été accepté; et que Georges
Spero, chargé de la transaction, avait racheté
l'œuvre de Pradier pour me l'offrir en souvenir
des leçons de mathématiques que je lui avais
données.
Avec quelle joie je revis mon Uranie î Avec quel
bonheur j'en rassasiai mes regards ! Cette char-
mante personnification de la Muse du Ciel ne m'a
jamais quitté depuis. Dans mes heures d'étude,
la belle statue se tenait devant moi, semblant me
rappeler le discours de la déesse, m'annoncer les
destinées de l'Astronomie, me diriger dans mes
adolescentes aspirations scientifiques. Depuis, des
émotions plus passionnées ont pu séduire, cap-
tiver, troubler mes sens; mais je n'oublierai jamais
54
URAME
le sentiment idéal que la Muse des étoiles m'avait
inspiré, ni le voyage céleste dans lequel elle
m'emporta, ni les panoramas inattendus qu'elle
déploya sous mes rcg-ards, ni les vérités qu'elle
me révéla sur l'étendue et la constitution de l'uni-
vers, ni le bonheur qu'elle m'adonne en assignant
définitivement pour carrière à mon esprit les
calmes contemplations de la nature et de la
science.
DEUXIEME PARTIE
Georges Spero
LA VIE
L'ardente lumière du soir flottait dans l'atmo-
sphère comme un prodigieux rayonnement d'or.
Des hauteurs de Passy, la vue s'étendait sur l'im-
mense cité qui, alors plus que jamais, était non
pas une ville, mais un monde. L'Exposition uni-
verselle de 1867 avait réuni en ce Paris impérial
toutes les attractions et toutes les séductions du
siècle. Les fleurs de la civilisation y brillaient de
leurs plus vives couleurs et s'y consumaient dans
l'ardeur même de leurs parfums, mourant en
pleine fièvre d'adolescence. Les souverains de
l'Europe venaient d'y entendre une éclatante fan-
fare, qui fut la dernière de la monarchie; les
58 URANIE
sciences, les arts, Tindustrie semaient leurs créa-
tions nouvelles avec une prodigalité inépuisable.
C'était comme une ivresse générale des êtres et
des choses. Des régiments marchaient, musique
en tête; des chars rapides scntre-croisaient de
toutes parts; des millions d'hommes s'agitaient
dans la poussière des avenues, des quais, des
boulevards; mais cette poussière môme, dorée par
les rayons du soleil couchant, semblait une au-
réole couronnant la ville splendide. Les hauts édi-
fices, les dômes, les tours, les clochers, s'illumi-
naient des reflets de l'astre enflammé; on entendait
au loin des sons d'orchestre mêlés à un murmure
confus de voix et de bruits divers, et ce lumineux
soir, complétant une éblouissajite journée d'été,
laissait dans l'âme un sentiment de contentement,
de satisfaction et de bonheur. Il y avait là comme
une sorte de résumé symbolique des manifestations
de la vitalité d'un grand peuple arrivé à l'apogée
de sa vie et de sa fortune.
Des hauteurs de Passy où nous sommes, de la
terrasse d'un jardin suspendu comme aux jours de
Babylone au-dessus du cours nonchalant du fleuve,
deux êtres appuyés à la balustrade de pierre con-
templent le bruyant spectacle. Dominant cette
surface agitée de la mer humaine, plus heureux
dans leur douce solitude que tous les atomes de
ce tourbillon, ils n'appartiennent pas au monde
GEORGES SPERO
vulgaire et planent au-dessus de cette agitation,
dans l'atmosphère limpide de leur bonheur. Leurs
esprits pensent, leurs cœurs aiment, ou, pour
exprimer plus complètement le même fait, leurs
âmes vivent.
Dans la juvénile beauté de son dix-huiîième
printemps, la jeune fille laisse errer son regard
rêveur sur Tapothéose du soleil couchant, heu-
reuse de vivre, plus heureuse encore d'aimer. Elle
ne songe point à ces millions d'êtres humains qui
s'agitent à ses pieds; elle regarde sans le voir le
disque ardent du soleil qui descend derrière les
nuées empourprées de l'Occident ; elle respire l'air
parfumé des guirlandes de roses du jardin, et res-
sent dans tout son être cette quiétude de bonheur
intime qui chante dans son cœur un ineffable can-
tique d'amour. Sa blonde chevelure nimbe son
front d'une auréole vaporeuse et tombe en touffes
opulentes sur sa taille fine et élancée; ses yeux
bleus, bordés de longs cils noirs, semblent un
reflet de l'azur des cieux; ses bras, son cou lais-
sent deviner une chair d'une blancheur lactée; ses
joues, ses oreilles sont vivement colorées; dans
l'ensemble de sa personne, elle rappelle un peu
ces petites marquises des peintres du dix-huitième
siècle, qui naissaient à une vie inconnue dont elles
nedevaientpas jouir bien longtemps. Elle se tient
debout. Son compagnon, qui tout à l'heure entou-
6o
URANIE
rait sa taille de son bras en contemplant avec elle
le tableau de Paris, en écoutant avec elle les flots
d'harmonie répandus dans les airs par la musique
de la garde impériale, s'est assis à ses côtés. Ses
yeux ont oublié Paris et le coucher du soleil, pour
GEORGES SPERO ÔI
ne plus voir que sa gracieuse amie, et, sans s'en
apercevoir, il la regarde avec une fixité étrange
et douce, Tadmirant comme sll la voyait pour la
première fois, ne pouvant se détacher de ce déli-
cieux profil, l'enveloppant de son regard comme
d'une magnétique caresse.
Le jeune étudiant restait absorbé dans cette
contemplation. Étudiant, Tétait-il encore à vingt-
cinq ans? Mais ne fest-on pas toujours, et notre
maître d'alors, M. Chevreul, ne se surnommait-il
pas hier encore, dans
sa cent-troisième an-
née d âge, le doyen
des étudiants de
France? Georges
Spero avait termi-
né de fort bonne
heure ces études
de lycée qui n'ap-
prennent rien, si ce
n'est la méthode du
travail, et continuait
d'approfondir avec une infa-
tigable ardeur les grands problèmes des sciences
naturelles. L'astronomie surtout avait d'abord
02 IIRANIE
passionné son esprit, et je lavais précisément
connu (comme le lecteur s'en souvient peut-ôtre,
par le récit précédent) à l'Observatoire de Paris,
où il était entré dès l'âge de seize ans et où il
s'était fait remarquer par une singularité assez
bizarre, celle de n'avoir aucune ambition et de
ne désirer aucun avancement. A l'âge de seize
ans comme à l'âge de vingt- cinq il se croyait
à la veille de sa mort, jugeait peut-être qu'en fait
la vie passe vite et qu'il est superflu de rien dési-
rer, sinon la science, superflu de rien souhaiter
au delà du bonheur d'étudier et de connaître. Il
était peu communicatif, quoique, au fond, son
caractère fût celui d'un enfant enjoué. Sa bouche,
fort petite et très gracieusement dessinée, semblait
sourire, si Ton examinait avec attention le coin des
lèvres; autrement, elle paraissait plutôt pensive et
faite pour le silence. Ses yeux, dont la couleur
indécise, rappelant le bleu vert de l'horizon de la
mer, changeait suivant la lumière et selon les émo-
tions intérieures, étaient ordinairement d'une
grande douceur; mais en certaines circonstances
on eût pu les croire enflammés du feu de l'éclair,
ou froids comme l'acier. Le regard était profond,
parfois insondable et même étrange, énigma-
tique. L'oreille était petite, gracieusement ourlée,
le lobe bien détaché et légèrement relevé, ce qui
pour les analystes est un indice de finesse d'esprit.
C.EORGES SPERO 63
Le front était vaste, quoique la lêtc lut plutôt
petite, agrandie par une belle chevelure aux bou-
cles chatoyantes. Sa barbe était fine, châtain
comme ses cheveux, légèrement frisée. De taille
moyenne, fensemble de sa personne était élégant,
d'une élégance native, soignée sans prétention,
comme sans affectation.
Nous n'avions eu aucune camaraderie avec lui,
ni mes amis, ni moi, à aucune époque. Aux jours
de congé, aux heures de plaisir, il n'était jamais
là. Perpétuellement plongé dans ses études, on
eût pu croire qu'il s'était livré sans trêve à la
recherche de la pierre philosophale, de la quadra-
ture du cercle ou du mouvement perpétuel. Je ne
lui ai jamais connu d'ami, si ce n'est moi, encore
ne suis-je pas sûr d'avoir reçu toutes ses confi-
dences. Peut-être, du reste, n'a-t-il pas eu d'autre
événement intime dans sa vie que celui dont je
me fais aujourd'hui l'historien, et que j'ai pu
exactement connaître comme témoin, sinon comme
confident.
Le problème de l'âme était l'obsession perpé-
tuelle de sa pensée. Parfois il s'abîmait dans la
recherche de l'inconnu avec une telle intensité
d'action cérébrale, qu'il sentait sous son crâne un
fourmillement dans lequel toutes ses facultés pen-
santes semblaient s'anéantir. C'était surtout lors-
que après avoir longuement analysé les conditions
04 URANIE
de rimmortalité, il voyait tout d'un coup dispa-
raître devant lui Téphémère vie actuelle, et s'ou-
vrir devant son être mental l'éternité sans fin. En
face de ce spectacle de l'âme en pleine éternité, il
voulait savoir. La vue de son corps pâle et glacé,
enseveli dans un suaire, étendu dans un cercueil,
abandonné au fond d'une fosse étroite, dernière et
lugubre demeure, sous l'herbe où le grillon mur-
mure, ne consternait pas sa pensée autant que
l'incertitude de l'avenir. « Que deviendrai-je?' Que
devenons-nous r* répétait-il comme un choc d'idée
fixe dans son cerveau. Si nous mourons entière-
ment, quelle inepte comédie que la vie, avec ses
luttes et ses espérances! Si nous sommes immor-
tels, que ûiisons-nous pendant l'interminable éter-
nité? D'aujourd'hui en cent ans, où serai-jc? où
seront tous les habitants actuels de la Terre? et
les habitants de tous les mondes? iMourir pour
toujours, toujours, n'avoir existé qu'un moment :
quelle dérision! ne vaudrait-il pas mieux cent fois
n'être point né? Mais si le destin est de vivre
éternellement sans jamais pouvoir rien changer à
la fatalité qui nous emporte, ayant toujours devant
nous l'éternité sans fin, comment supporter le
poids d'une pareille destinée? Et c'est là le sort
qui nous attend ? Si jamais nous sommes fatigués
de l'existence, il nous serait interdit de la fuir, il
nous serait impossible définir! cruauté plus im-
r.noRGFSSPnRO 65
placablc encore que celle d'une vie éphémère
s'évanouissant comme le vol d'un insecte dans la
fraîcheur du soir. Pourquoi donc sommes-nous
nés? Pour souffrir de l'incertitude? pour ne pas
voir une seule de nos espérances rester debout
après examen? pour vivre, si nous ne pensons
pas, comme des idiots; et si nous pensons, comme
des fous? Et l'on nous parle d'un « bon Dieu! »
Et il y a des religions, des prêtres, des rabbins,
des bonzes! Mais l'humanité n'est qu'une race de
dupes et de dupés. La religion vaut la patrie, et le
prêtre vaut le soldat. Les hommes de toutes les
nations sont armés jusqu'aux dents, pour s'en-
tr'assassiner comme des imbéciles. Eh ! c'est ce
qu'ils peuvent faire de plus sage : c'est le meilleur
remerciement qu'ils puissent adressera la Nature
pour l'inepte cadeau dont elle les a gratifiés en
leur donnant le jour. »
J'essayais de calmer ses tourments, ses inquié-
tudes, m'étant fait à moi-même une certaine philo-
sophie qui m'avait relativement satisfait : « La
crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolu-
ment chimérique. Il n'y a que deux hypothèses à
faire. Lorsque nous nous endormons chaque soir,
nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain,
et cette idée, lorsque nous y songeons, ne nous
empêche pas de nous endormir. Pourtant, i° ou
bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous réveil-
9
66
URANIE
Ions pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c'est
un sommeil qui n'a pas été fini, qui, pour nous,
durera éternellement : nous n'en saurons donc
jamais rien. Ou bien, 2" l'âme survivant au corps,
nous nous réveillons ailleurs pour continuer notre
activité. Dans ce cas, le réveil ne peut être re-
doutable : il doit plutôt être enchanteur, toute
existence dans la nature ayant sa raison d'être et
toute créature, la plus infime comme la plus noble,
trouvant son bonheur dans l'exercice de ses fa-
cultés. »
GEORGES SPERO
6t
Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les
inquiétudes du doute ne tardaient pas à reparaître
piquantes comme des épines. Parfois, il errait seul,
dans les vastes cimetières de Paris, cherchant
entre les tombes les allées les plus désertes, écou-
tant le bruit du vent dans les arbres, le bruisse-
ment des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois,
il s'éloignait, aux environs de la grand ville, à
travers les bois, et pendant des heures entières
marchait en s'entretenant lui-même. Parfois aussi
il demeurait toute une longue journée dans son
atelier de la place du Panthéon, atelier qui lui
68 URANIE
servait à la fois de cabinet de travail, de chambre
à coucher et de pièce de réception, et jusqu'à une
heure avancée de la nuit, disséquait un cer\'eau
rapporté de la Clinique, étudiant au microscope les
coupes en minces lamelles de la substance grise.
L'incertitude des sciences appelées positives, le
brusque arrêt de son esprit dans la solution des
problèmes, le jetaient alors en un violent désespoir,
et plus d'une fois je le trouvai dans un abattement
inerte, les yeux brillants et fixes, les mains brû-
lantes de fièvre, le pouls agité et intermittent. En
Tune de ces crises même, ayant été obligé de le
quitter pour quelques heures, je crus ne plus le
trouver vivant en revenant vers cinq heures du
matin. 11 avait auprès de lui un verre de cyanure
de potassium qu'il essaya de cacher à mon arrivée.
Mais aussitôt, reprenant son calme avec une
grande sérénité d'âme, il eut un léger sourire :
« A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immor-
tels, cela ne servirait à rien. Mais c'était pour le
savoir plus vite. » 11 m'avoua ce jour-là qu'il avait
cru être douloureusement enlevé par les cheveux
jusqu'à la hauteur du plafond pour retomber
ensuite de tout son poids sur le plancher.
L'indifférence publique à l'égard de ce grand
problème de la destinée humaine, question qui, à
ses yeux, primait toutes les autres, puisqu'il s'agit
de notre existence ou de notre néant, avait le don
GEORGES s PERO 69
de Texaspércr au dernier degré. Il ne voyait par-
tout que des gens occupés à des intérêts matériels,
uniquement absorbés par Tidée bizarre de « ga-
gner de l'argent », consacrant toutes leurs années,
tous leurs jours, toutes leurs heures, toutes leurs
minutes à ces intérêts déguisés sous les formes les
plusdiverses, et ne trouvait aucun esprit libre, indé-
pendant, vivant de la vie de Tesprit. Il lui semblait
que les êtres pensants pouvaient, devaient, tout
en vivant de la vie du corps, puisqu'on ne peut
faire autrement , du moins ne pas rester esclaves
d'une organisation aussi grossière, et vouer leurs
meilleurs instants à la vie intellectuelle.
A l'époque où commence ce récit, Georges Spero
était déjcà célèbre, et même illustre, par les tra-
vauc scientifiques originaux qu'il avait publiés et
par plusieurs ouvrages de haute littérature qui
avaient porté son nom aux acclamations du
monde entier. Quoiqu'il n'eût pas encore accompli
sa vingt-cinquième année, plus d'un million de
lecteurs avaient lu ses œuvres, qu'il n'avait point
écrites cependant pour le gros public, mais qui
avaient eu le succès d'être appréciées par la majo-
rité désireuse de s'instruire aussi bien que par la
minorité éclairée. On l'avait proclamé le Maître
d'une école nouvelle, et d'éminents critiques, ne
connaissant ni son individualité physique, ni son
âge, parlaient de « ses doctrines ».
URANIE
Comment ce singulier philosophe, cet étudiant
austère, se trouvait-il aux pieds d'une jeune fille à
rheure du coucher du soleil, seul avec elle, sur
cette terrasse où nous venons de les rencontrer?
La suite de ce récit va nous l'apprendre-
*' â'
II
APPARITION
Leur première rencontre avait été véritable-
ment étrange. Contemplateur passionné des beau-
tés de la nature, toujours en quête des grands
spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris.
Tété précédent, le voyage de Norvège, dans le
but de visiter ces fiords solitaires où s'engouffre
la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui
élèvent au-dessus des nues leurs fronts immacu-
lés, et surtout avec le vif désir d y faire une étude
spéciale des aurores boréales, cette manifestation
grandiose de la vie de notre planète. Je lavais
accompagné dans ce voyage. Les couchers de
de soleil au delà *des fiords calmes et profonds;
72 IIRANIE
les levers de lastre splendide sur les montagnes,
charmaient en une indicible émotion son Ame
d'artiste et de poète. Nous demeurâmes là plus
d'un mois, parcourant la pittoresque région qui
s'étend de Christiania aux Alpes Scandinaves. Or,
la Norvège était la patrie de cette enfant du
Nord, qui devait exercer une si rapide influence
sur son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques
pas de lui, et pourtant ce fut seulement le jour de
notre départ que le hasard, ce dieu des anciens,
se décida à les mettre en présence.
La lumière du matin dorait les cimes lointaines.
La jeune Norvégienne avait été conduite par son
père sur l'une de ces montagnes où maints excur-
sionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse,
pour assister au lever du soleil qui, ce jour-là,
avait été men'eilleux. Icléa s'était écartée, seule,
à quelques mètres, sur un monticule isolé, pour
mieux distinguer certains détails de paysage,
lorsque se retournant, le visage à l'opposé du
soleil, pour embrasser l'ensemble de l'horizon, elle
aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre,
mais dans le ciel même, son image, sa personne
tout entière, fort bien reconnaissables. Une au-
rcole lumineuse encadrait sa tête et ses épaules
d^'une couronne de gloire éclatante, et un grand
cercle aérien, faiblement teinté des nuances de
l'arc-en-ciel, enveloppait la mystérieuse apparition.
GF.ORGRS SPERO 7,3
Stupéfaite, émue par la sing-ularité du spectacle,
encore sous l'impression de la splendeur du lever du
soleil, elle ne remarqua pas immédiatement qu'une
autre fii^aire, un profil de tête d'homme, accompa-
gnait la sienne, silhouette de voyageur immobile,
en contemplation devant elle, rappelant ces statues
de saints debout sur les piliers d'église. Cette
figure masculine et la sienne étaient encadrées
par le même cercle aérien. Tout d'un coup, elle
aperçut cet étrange profil humain dans les airs,
crut être le jouet d'une vision fantastique, et,
émerveillée, fit un geste de surprise et presque
d'effroi. Son image aérienne reproduisit le même
geste, et elle vit le spectre du voyageur porter la
main à son chapeau et se découvrir comme en
une salutation céleste, puis perdre la netteté de
ses contours et s'évanouir en même temps que sa
propre image.
La transfiguration du Mont Thabor, où les dis-
ciples de Jésus aperçurent tout d'un coup dans le
ciel l'image du Maître accompagnée de celles de
Moïse et d'Élie, ne plongea pas ses témoins dans
une stupéfaction plus grande que celle de l'inno-
cente vierge de Norvège, en face de cette anthéUe
dont la théorie est connue de tous les météorolo-
gistes.
Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa
pensée comme un rêve merveilleux. Elle avait ap-
74
URANIE
pelé son père, resté à une faible distance derrière
le monticule; mais, lorsqu'il arriva, tout avait dis-
paru. Elle lui en demanda l'explication, sans rien
obtenir, si ce n'est un doute, et presque une néga-
CiEORGDS SIMiRO
75
lion sur la rcalitc Jii phcnomcne. Cet excellent
homme, ancien ofiicier supérieur, appartenait à
cette catégorie de sceptiques distingués qui nient
tout simplement ce qu'ils ignorent ou ne compren-
nent pas. La délicieuse créature eut beau lui affir-
mer qu'elle venait de voir son image dans le ciel,
— et même celle d'un homme qu'elle jugeait jeune
70 URANIE
et de bonne tournure, — elle eut beau raconter
les détails de lapparition et ajouter que les ligures
lui avaient paru plus grandes que nature et res-
semblaient à des silhouettes colossales, il lui dé-
clara avec autorité, et non sans emphase, que
c'était ce qu'on appelle des illusions d'optique
produites par l'imagination quand on a mal dormi,
surtout pendant les années de l'adolescence.
Mais, le soir du même jour, comme nous mon-
tions sur le bateau à vapeur, je remarquai une
jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui re-
gardait mon ami d'un air franchement étonné.
Elle était sur le quai, au bras de son père, et de-
meurait là immobile comme la femme de Loth
changée en statue de sel. Je la signalai à Georges
dès notre arrivée sur le bateau ; mais à peine eut-
il tourné la tête de son côté, que je vis les joues de
la jeune fille s'empourprer d'une subite rougeur,
et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger
sur la roue du navire qui commençait à se mettre
en marche. Je ne sais si Spero y prit garde. En
fait, le matin, nous n'avions rien vu ni l'un ni
l'autre du phénomène aérien, du moins au moment
où la jeune fille était arrivée près de nous, et elle
nous était restée cachée elle-même par un petit mas-
sif d'arbustes : c'était surtout le côté de l'Orient, la
magnificence du lever du soleil, qui nous avait atti-
rés. Cependant il salua la Norvège, qu'il quittait
(;i:oK(ii:s s pi: ko
avec regret, du même geste dont il avait salué le
soleil levant; et Tinconnue prit ce salut pour elle.
Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K...
recevait une société nombreuse à propos d'un ré-
cent triomphe de sa compatriote Christine Nilson.
La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris
passer une partie de Thiver, étaient au nombre des
invités ; ils se connaissaient de longue date comme
compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs.
Pour nous, nous y venions pour la première fois
et l'invitation était même due à l'apparition du
dernier livre de Spero, déjà signalé par un écla-
tant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l'édu-
cation solide des pays du Nord, avide de connaître,
Icléa avait déjà lu, relu avec curiosité ce livre
quelque peu mystique, dans lequel le nouveau
métaphysicien avait exposé les anxiétés de son
âme non satisfaite des Pensées de Pascal. Ajou-
tons qu'elle avait elle-même depuis plusieurs mois
passé avec succès l'examen du brevet supérieur, et
qu'ayant renoncé à l'étude de la médecine qui
d'abord l'avait attirée, elle commençait à s'initier
avec quelque curiosité aux recherches toutes nou-
velles de la physiologie psychologique.
Lorsqu'on avait annoncé M. Georges Spero, il lui
avait semblé qu'un ami inconnu, presque un con-
fident de son esprit, venait d'entrer. Elle tressaillit,
comme frappée d'une commotion électrique. Lui,
-78
URANIfc:
peu mondain, timide, gêné dans les réunions d'in-
connus, n'aimant ni danser, ni jouer, ni causer,
était resté dans le même coin du salon à côté de
quelques amis, assez indifférent aux valses et aux
quadrilles, plus attentif à deux ou trois chefs-
d'œuvre de la musique moderne interprétés avec
sentiment; et la soirée entière s'était passée sans
qu'il se fût approché d'elle, quoiqu'il l'eût remar-
quée et que, dans toute cette éblouissante soirée,
il n'eût vu qu'elle. Leurs regards s'étaient plus
d'une fois rencontrés. A la fm, vers deux heures
du matin, alors que la réunion se faisait plus in-
time, il osa venir auprès d'elle, sans pourtant lui
G EORfîRS SPKRO
adresser la parole. Ce fut elle qui, la première,
lui parla, pour lui exprimer un doute sur la eon-
clusion de son livre.
l'iatté, mais plus surpris encore d'apprendre que
ces pages de métaphysique avaient une lectrice,
— et une lectrice de cet âge, — Fauteur répondit,
assez maladroitement, que ces recherches étaient
un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua
que les femmes, les jeunes filles n'étaient pas exclu-
8o URANIE
sivement absorbées par rexercice de la coquetterie,
et qu'elle en connaissait qui parfois pensaient,
cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla
avec quelque vivacité, pour défendre les femmes
contre le dédain scientifique de certains hommes et
soutenir leur aptitude intellectuelle, et n'eut pas
de peine à gagner une cause dont son interlocu-
teur n'était, d'ailleurs, en aucune façon l'adver-
saire.
Ce nouveau livre, dont le succès avait été immé-
diat et éclatant, malgré la gravité du sujet, avait
entouré le nom de Georges Spero d'une véritable
auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant
écrivain était partout accueilli avec une vive sym-
pathie. Les deux jeunes gens avaient à peine
échangé quelques paroles qu'il se trouva le point
de mire des amis de la maison et obligé de ré-
pondre à diverses questions qui vinrent interrompre
leur tête-à-tête. L'un des plus éminents critiques
du jour avait précisément consacré un long article
au nouvel ouvrage, et le sujet môme du livre devint
en un instant l'objet de la conversation générale.
Icléa se tint à l'écart. Elle sentait, et les femmes
ne s'y trompent guère, que le héros l'avait remar-
quée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne
par un fil invisible, et qu'en répondant aux ques-
tions plus ou moins banales qui lui étaient adres-
sées, son esprit n'était pas entièrement à laconver-
GEORGES SPERO 8l
sation. Ce premier triomphe intime lui suflisait.
Elle n'en désirait point d autres. Et puis, elle avait
reconnu dans son profil la silhouette mystérieuse
de l'apparition aérienne et le jeune voyageur du
bateau de Christiania.
Dans cette première entrevue, il ne tarda pas àlui
témoigner son enthousiasme pour les sites mer-
veilleux de la Norvège et à lui raconter son voyage.
Elle brûlait d'entendre un mot, une allusion quel-
conque, au phénomène aérien qui Favait tant frap-
pée ; et elle ne comprenait pas son silence, sa dis-
crétion. Lui, n'ayant pas observé l'anthélie au
moment où elle s'y était elle-même projetée, n'avait
pas été particulièrement surpris d'un phénomène
qu'il avait plusieurs fois déjà, et en de meilleures
conditions, étudié du haut de la nacelle d'un
aérostat, et n'ayant rien observé de spécial, n'avait
rien à en dire. L'instant de l'embarquement ne se
représenta pas non plus à sa mémoire, et quoique
la blonde enfant ne lui parût pas entièrement
étrangère, cependant il ne se souvenait pas de
l'avoir entrevue. Pour moi, je l'avais tout de suite
reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des
fiords, des montagnes; apprit d'elle que sa mère
était morte fort jeune d'une maladie de cœur,
que son père préférait la vie de Paris à celle de
tout autre pays, et que sans doute elle ne retour-
nerait plus que rarement dans sa patrie.
H
82 URANIE
Une remarquable communauté de goûts et
d'idées, une vive sympathie mutuelle, une estime
réciproque, les mirent tout de suite en relation.
Élevée suivant le mode d'éducation anglaise, elle
jouissait de cette indépendance d'esprit et de cette
liberté d'action que les femmes de France ne con-
naissent qu'après le mariage, et ne se sentait ar-
rêtée par aucune de ces conventions sociales qui
paraissent destinées chez nous à protéger Tinno-
cence et la vertu. Deux amies de son âge étaient
même déjà venues seules à Paris pour terminer
leur éducation musicale, et elles vivaient ensemble,
en pleine Babylone, en toute sécurité d'ailleurs,
sans s'être jamais doutées des périls dont on pré-
tend que Paris est rempli. La jeune fille reçut les
visites de Georges Spero comme son père eut pu
les recevoir lui-même, et en quelques semaines
l'affmité de leurs caractères et de leurs goûts les
avait associés dans les mêmes études, dans les
mêmes recherches, souvent dans les mêmes pensées.
Presque chaque jour, dans l'après-midi, entraîné
par une secrète attraction, il se dirigeait du quar-
tier Latin vers les bords de la Seine, qu'il suivait
jusqu'au Trocadéro, et passait plusieurs heures
avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la
terrasse du jardin, soit en une promenade au
Bois.
La première impression, née de l'apparition ce-
GEORGES SPERO 83
leste, était restée dans l'ùmc d'Icléa. Elle regardait
le jeune savant, sinon comme un dieu ou comme
un héros, du moins comme un homme supérieur à
ses contemporains. La lecture de ses ouvrages
fortifia cette impression et l'accrut encore : elle
ressentit pour lui plus que de l'admiration, une vé-
ritable vénération. Lorsqu'elle eut fait sa connais-
sance personnelle, le grand homme ne descendit
pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si
transcendant dans ses études, dans ses travaux,
dans ses recherches, mais en même temps si
simple, si sincère, si bon et si indulgent pour tous,
et — saisissant tout prétexte pour entendre pronon-
cer son nom — elle dut subir parfois quelques cri-
tiques de rivaux si injustes envers lui, qu'elle se
prit à l'aimer avec un sentiment presque maternel.
Ce sentiment d'affection protectrice existe-t-il donc
déjà dans le cœur des jeunes filles? Peut-être,
mais assurément elle l'aima ainsi d'abord. Je crois
avoir dit plus haut que le fond du caractère de ce
penseur était quelque peu mélancolique, de cette
mélancolie de l'âme, dont parle Pascal, et qui est
comme la nostalgie du ciel. Il cherchait, en effet,
perpétuellement la solution de l'éternel problème,
le To be or not io be « être ou n'être pas » d'Ham-
let. Parfois on eût pu le voir triste, atterré jusqu'à
la mort. Mais, par un singulier contraste, lorsque
ses noires pensées s'étaient pour ainsi dire consu-
84
URANIE
mées dans la recherche, que le cerveau épuisé
perdait la faculté de vibrer encore, il y avait en
lui comme un repos, un rassércnement; la circu-
lation de son sang vermeil ranimait la vie orga-
nique, le philosophe disparaissait pour faire place
à un enfant presque naïf, d'une gaieté facile,
s amusant de tout et de rien, ayant presque des
goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la
musique, la rêverie, et paraissant môme parfois
d'une étonnante insouciance.
II
TO BE OR NOT TO BE
C'était précisément cette phase de sa vie intel-
lectuelle qui avait si intimement associé les deux
êtres. Heureuse d'exister, à la fleur de son prin-
temps, s'ouvrant à la lumière de la vie, harpe vi-
brant de toutes les harmonies de la nature, la
belle créature du Nord rêvait encore parfois aux
elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux
mystères de la religion chrétienne, qui avaient
bercé son enfance ; mais sa piété, sa crédulité des
premiers jours n'avaient pas obscurci sa raison,
elle pensait librement, cherchait avec sincérité la
vérité, et regrettant peut-être de ne plus croire au
paradis des prédicateurs, elle se sentait pourtant
86 URANIE
animée du désir impérieux de vivre toujours. La
mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne
revoyait jamais sa mère étendue sur son lit de
mort, belle de tout l'éclat de sa trentième année,
emportée en pleine floraison des roses dans un
cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de
chants d'oiseaux, et rayée subitement du livre des
vivants, tandis que la nature entière avait continué
de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait
jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans
qu'un frisson subit la parcourût tout entière, de la
tête aux pieds. Non, sa mère n'était pas morte.
Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente
ans, ni plus tard. Et lui! Lui, mourir! cette su-
blime intelligence s'anéantir par un arrêt du cœur
ou de la respiration? Non, ce n'était pas possible.
Les hommes se trompent. Un jour on saura.
Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous
une forme plutôt esthétique et sentimentale que
scientifique; mais elle y pensait. Toutes ses ques-
tions, tous ses doutes, le but secret de ses conver
sations, de son attachement si rapide peut-être à
son ami, tout cela avait pour cause l'immense soif
de connaître qui altérait son âme. Elle espérait en
lui, parce qu'elle avait déjà trouvé dans ses écrits
la solution des plus grands problèmes. Ils lui
avaient appris à connaître l'univers, et cette con-
naissance se trouvait être plus belle, plus vivante,
GEORG ES SPERO 87
plus grande, plus poétique que les erreurs et les
illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait
appris de ses lèvres que sa vie n'avait pas d'autre
but que cette recherche de la réalité, elle était sûre
qu'il trouverait, et son esprit s'accrochait, se liait
au sien, peut-être encore plus énergiquement que
son cœur.
Il y avait environ trois mois qu'ils vivaient ainsi,
d'une commune vie intellectuelle, passant presque
tous les jours plusieurs heures dans la lecture des
mémoires originaux écrits dans les différentes
langues sur la philosophie scientifique, la théorie
des atomes, la physique moléculaire, la chimie
organique, la thermodynamique et les diverses
sciences qui ont pour but la connaissance de l'être,
dissertant sur les contradictions apparentes ou
réelles des hypothèses, trouvant parfois, dans les
écrivains purement littéraires, des rapports et des
coïncidences assez surprenantes avec les axiomes
scientifiques, s'étonnant de certaines presciences
des grands auteurs. Ces lectures, ces recherches,
ces comparaisons les avaient surtout intéressés
par rélimination que leur esprit de plus en plus
éclairé se voyait conduit à faire des neuf dixièmes
des écrivains, dont les œuvres sont absolument
vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les
écrits n'ont qu'une valeur superficielle ; ayant ainsi
déblayé le champ de la littérature, ils vivaient avec
88 URANIE
une certaine satisfaction dans la société restreinte
des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il quelque
léger sentiment d'orgueil.
Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume.
Eurêka! s'écria-t-il. Mais se reprenant aussi vite :
Peut-être....
S appuyant à la cheminée où pétillait un feu
ardent, tandis que sa compagne le contemplait de
ses grands yeux pleins de curiosité, il se mit à
parler avec une sorte de solennité inconsciente,
comme s'il se fût entretenu avec son propre esprit,
dans la solitude d'un bois :
« Tout ce que nous voyons n'est qu'apparence.
La réalité est autre.
« Le Soleil parait tourner autour de nous, se
lever le matin et se coucher le soir, et la Terre où
nous sommes parait immobile. C'est le contraire
qui est vrai. Nous habitons autour d'un projectile
tourbillonnant, lancé dans l'espace avec une vi-
tesse soixante-quinze fois plus rapide que celle
qui emporte un boulet de canon.
« Un harmonieux concert vient charmer nos
oreilles. Le son n'existe pas, n'est qu'une impres-
sion de nos sens, produite par des vibrations de
Tair d'une certaine amplitude et d'une certaine
GEORGES SPERO 89
vitesse, vibrations en elles-mêmes silencieuses.
Sans le nerf auditif et le cerveau, il n'y aurait pas
de sons. En réalité, il n'y a que du mouvement.
« L'arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la
rose et le bluet mouillés par la pluie scintillent au
soleil, la verte prairie, le sillon d'or diversifient la
plaine de leurs éclatantes couleurs. Il n'y a pas de
couleurs, il n'y a pas de lumière, il n'y a que des
ondulations de l'éther qui mettent en vibration le
nerf optique. Apparences trompeuses. Le soleil
échauffe et féconde, le feu brûle : il n'y a pas de
chaleur, mais seulement des sensations. La cha-
leur, comme la lumière, n'est qu'un mode de mou-
vement. Mouvements invisibles, mais souverains,
suprêmes
« Voici une forte solive de fer, de celles qu'on
emploie si généralement aujourd'hui dans les
constructions. Elle est posée dans le vide, à dix
mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels
s'appuient ses deux extrémités. Elle est « solide »,
certes. En son milieu, on a posé un poids de mille,
deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids
énorme, elle ne le sent même pas ; c'est à peine si
l'on peut constater par le niveau une impercepti-
ble flexion. Pourtant, cette solive est composée de
12
90 URANIK
molécules qui ne se touchent pas, qui sont en
vibration perpétuelle, qui s'écartent les unes des
autres sous Tinfluence de la chaleur, qui se resser-
rent sous l'influence du froid. Dites-moi, s'il vous
plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de
fer? Ses atomes matériels?' Assurément non, puis-
qu'ils ne se touchent pas. Cette solidité réside
dans l'attraction moléculaire, c'est-à-dire dans une
force immatérielle.
« Absolument parlant, le solide n'existe pas.
Prenons entre nos mains un lourd boulet de fer;
ce boulet est composé de molécules invisibles, qui
ne se touchent pas, lesquelles sont composées
d'atomes qui ne se touchent pas davantage. La
continuité que parait avoir la surface de ce boulet
etsasoliditéapparente sont donc de pures illusions.
Pour l'esprit qui analyserait sa structure intime,
c'est un tourbillon de moucherons rappelant ceux
qui tournoient dans l'atmosphère des jours d'été.
D'ailleurs, chauffons ce boulet qui nous parait
solide: il coulera; chauffons-le davantage : il
s'évaporera, sans pour cela changer de nature;
liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.
« Nous sommes en ce moment dans une maison.
Tous ces murs, ces planchers, ces tapis, ces meu-
bles, cette cheminée de marbre, sont composés de
molécules qui ne se touchent pas davantage. Et
toutes ces molécules constitutives des corps sont
GEORC.nS SPERO 91
en mouvement de eirculatioii les unes autour des
autres.
« Notre corps est dans le même cas. Il est formé
par une circulation perpétuelle de molécules; c'est
une flamme incessamment consumée et renouve-
lée; c'est un fleuve au bord duquel on vient s'as-
seoir en croyant revoir toujours la même eau,
mais où le cours perpétuel des choses ramène une
eau toujours nouvelle.
« Chaque globule de notre sang est un monde
(et nous en avons cinq millions par millimètre
cube). Successivement, sans arrêt ni trêve, dans
nos artères, dans nos veines, dans notre chair,
dans notre cerveau, tout circule, tout marche,
tout se précipite dans un tourbillon vital propor-
tionnellement aussi rapide que celui des corps
célestes. Molécule par molécule, notre cerveau,
notre crâne, nos yeux, nos nerfs, notre chair tout
entière, se renouvellent sans arrêt et si rapide-
ment, qu'en quelques mois notre corps est entiè-
rement reconstitué.
« Par des considérations fondées sur les attrac-
tions moléculaires, on a calculé que, dans une
minuscule gouttelette d'eau projetée à l'aide de la
pointe d'une épingle, gouttelette invisible à Toeil
92 URANIE
nu, mesurant un millième de millimètre cube, il y
a plus de deux cent vingt-cinq millions de molé-
cules.
« Dans une tête d'épingle, il n'y a pas moins de
huit sextillions d'atomes, soit huit mille milliards
de milliards, et ces atomes sont séparés les uns
des autres par des distances considérablement
plus grandes que leurs dimensions, ces dimen-
sions étant d'ailleurs invisibles môme au plus
puissant microscope. Si l'on voulait compter le
nombre de ces atomes contenus dans une tête
d'épingle, en en détachant par la pensée un mil-
liard par seconde, il faudrait continuer cette opé-
ration pendant deux cent cinquante-trois mille ans
pour achever l'énumération.
« Dans une goutte d'eau, dans une tète d'épin-
gle, il y a incomparablement plus d'atomes que
d'étoiles dans tout le ciel connu des astronomes
armés de leurs plus puissants télescopes.
« Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le
Soleil et tous les astres de l'univers?- Qui soutient
cette longue solive en fer jetée entre deux murs et
sur laquelle on va bâtir plusieurs étages^ Qui
soutient la forme de tous les corps? La Force.
« L'univers, les choses et les êtres, tout ce que
GEORGES SPERO qS
nous voyons est formé d'atomes invisibles et im-
pondérables. L'univers est un dynamisme. Dieu,
c'est Tàme universelle : /// co rivimiis, moremur
et sîtmiis.
« Comme l'âme est la force mouvant le corps,
l'Être infini est la force mouvant l'univers! La
théorie purement mécanique de l'univers reste
incomplète pour l'analyste qui pénètre au fond
des choses. La volonté humaine est faible, il est
vrai, relativement aux forces cosmiques. Cepen-
dant, en envoyant un train de Paris à Marseille,
un navire de Marseille à Suez, je déplace, libre-
ment, une partie infinitésimale de la masse ter-
restre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles
du dix-neuvième siècle, revenez au cygne de
Mantoue : Mens agitât molem.
« Si je dissèque la matière, je trouve au fond
de tout l'atome invisible : la matière disparaît,
s évanouit en fumée. Si mes yeux avaient la puis-
sance de voir la réalité, ils verraient à travers les
murs, formés de molécules séparées, à travers les
corps, tourbillons atomiques. Nos yeux de chair
ne voient pas ce qui est. C'est avec l'œil de l'es-
prit qu'il faut voir. Ne nous fions pas à l'unique
témoignage de nos sens : il y a autant d'étoiles
au-dessus de nos têtes pendant le jour que pen-
dant la nuit.
« Il n'y a dans la nature ni astronomie, ni phy-
94 URANIE
sique, ni chimie, ni mécanique : ce sont là des
méthodes subjectives d'observation. Il n y aqu'une
seule unité. L'infiniment grand est identique à
rinfiniment petit. L'espace est infini sans être
grand. La durée est éternelle sans être longue.
Étoiles et atomes sont un.
« L'unité de l'univers est constituée par la force
invisible, impondérable, immatérielle, qui meut
les atomes. Si un seul atome cessait d'être mû par
la force, l'univers s'arrêterait. La Terre tourne
autour du SoleiK le Soleil gravite autour d'un
foyer sidéral mobile lui-même; les millions, les
milliards de soleils qui peuplent l'univers cou-
rent plus vite que les projectiles de la poudre; ces
étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des
soleils lancés dans le vide éternel à la vitesse de
dix, vingt, trente millions de kilomètres par jour,
courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes,
terres, satellites, comètes vagabondes...; le point
fixe, le centre de gravité cherché par l'analyste,
fuit à mesure qu'on le poursuit et n'existe en réa-
lité nulle part. Les atomes qui constituent les corps
se meuvent relativement aussi vite que les étoiles
dans le ciel. Le mouvement régit tout, forme
tout.
GEORGES SPF.RO 9D
« V atome lui-mcme 11 est pas une inerte matière.
It est un centre de force.
« Ce qui constitue essentiellement l'être humain,
ce qui l'organise, ce n'est point sa substance maté-
rielle, ce n'est ni le protoplasma, ni la cellule, ni
ces merveilleuses et fécondes associations du car-
bone avec riiydrog-ène, l'oxygène et l'azote: c'est
la Force animique, invisible, immatérielle. C'est
elle qui groupe, dirige et retient associées les in-
nombrables molécules qui composent l'admirable
harmonie du corps vivant.
« La matière et l'énergie n'ont jamais été vues
séparées Tune de l'autre; l'existence de l'une im-
plique l'existence de l'autre ; il y a peut-être iden-
tité substantielle de Tune et de l'autre.
« Que le corps se désagrège tout d'un coup
après la mort, comme il se désagrège lentement
et se renouvelle perpétuellement pendant la vie,
peu importe. L'âme demeure. L'atome psychique
organisateur est le centre de cette force. Lui aussi
est indestructible.
« Ce que nous voyons est trompeur. Le réhl,
c'est L'iWlSlBLE. »
Use mit à marcher à grands pas. La jeune fille
l'avait écouté comme on écoute un apôtre, un
96
URANIE
apôtre bien-aimé, et quoiqu'il n'eût, en fait, parlé
que pour elle, il n avait pas paru prendre garde
à sa présence, tant elle s'était faite immobile et
silencieuse. Elle s approcha de lui et lui prit une
main dans les siennes. <f Oh! fit-elle, si tu n'as
pas encore conquis la
V^érité, elle ne t'échap-
pera pas. »
Puis, s'enflammant
elle-même et faisant allu-
sion à une ré-
serve souvent
exprimée par
lui : « Tu crois,
ajouta-t-ellc,
qu'il est impos-
^ 'sible à l'homme
^- " ' terrestre d'at-
teindre la Vérité, parce que nous n'a-
vons que cinq sens et qu'une multitude
de manifestations de la nature restent étrangères
à notre esprit, n'ayant aucune voie pour nous
arriver. De même que la vue nous serait refusée si
nous étions privés du nerf optique, l'audition si
nous étions privés du nerf acoustique, etc., de
même les vibrations, les manifestations de la force
qui passent entre les cordes de notre instrument
organique sans faire vibrer celles qui existent,
(lliOlKlKS SI»!:: KO
9:
nous restent inconnues. Je te le concède, etj'ad
mets avec toi que les habitants de certains mondes
peuvent être incomparablement plus avancés que
nous. Mais il me
semble que,
quoique terrien,
tu as trouvé.
— Chère bien-
aimée, répli-
qua-t-il en s*as-
seyant auprès
d'ellesur le vaste
divan de la bi-
bliothèque, il est
bien certain que
notre harpe ter-
restre manque
de cordes, et il
est probable
qu'un citoyen du
système de Si-
nus se rirait de
nos prétentions.
Le moindre mor-
ceau de fer aimanté est plus fort que Newton et
Leibnitz pour trouver le pôle magnétique, et
rhirondelle connaît mieux que Christophe Colomb
ou Magellan les variations de latitude. Qu'ai-je
i3
98 URANIE
dit tout à l'heure? Que les apparences sont trom-
peuses et qu'à travers la matière notre esprit doit
voir la force invisible. C'est ce qu'il y a de plus
sûr. La matière n'est pas ce qu'elle paraît, et nul
homme instruit des progrès des sciences positives
ne pourrait plus aujourd'hui se prétendre maté-
rialiste.
— Alors, reprit-elle, l'atome psychique céré-
bral, principe de l'organisme humain, serait im-
mortel, comme tous les atomes d'ailleurs, si l'on
admet les assertions fondamentales de la chimie.
Mais il différerait des autres par une sorte de rang
plus élevé, l'âme lui étant attachée. Et il conser-
verait la conscience de son existence? L'âme serait-
elle comparable à une substance électrique? J'ai
vu une fois la foudre passer à travers un salon et
éteindre les flambeaux. Lorsqu'on les ralluma, on
trouva que la pendule avait été dédorée et que le
lustre d'argent ciselé avait été doré sur plusieurs
points. Il y a là une force subtile.
— Ne faisons pas de comparaisons ; elles res-
teraient toutes trop éloignées de la réalité. Nous
savons tous que nous mourrons, mais nous ne le
croyons pas. Eh! comment pourrions-nous le
croire? Comment pourrions-nous comprendre la
mort, qui n'est qu'un changement d'état du connu
à l'inconnu, du visible à l'invisible? Que l'âme
existe comme force, c'est ce qui n'est pas dou-
r.KORGES SPHRO 99
leux. Qu'elle ne liissc qu'un avec ratonie ccrcbral
organisateur, nous pouvons ladmettre. Qu'elle
survive ainsi à la dissolution du corps, nous le
concevons.
— Mais que devient-elle r- Où va-t-elle^
— La plupart des âmes ne se doutent même pas
de leur propre existence. Sur les quatorze cents
millions d'êtres humains qui peuplent notre pla-
nète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pen-
sent pas. Que feraient-ils, grands Dieux! de l'im-
mortalité? Comme la molécule de. fer flotte sans
le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de
Lamartine ou d'Hugo, ou bien demeure fixée
pour un temps dans l'épée de César ; comme la
molécule d'hydrogène brille dans le gaz du foyer
de l'Opéra ou s'immerge dans la goutte d'eau
avalée par le poisson au fond obscur des mers,
les atomes vivants qui n'ont jamais pensé som-
meillent.
« Les âmes qui pensent restent l'apanage de la
vie intellectuelle. Elles conservent le patrimoine
de l'humanité et l'accroissent pour l'avenir. Sans
cette immortalité des âmes humaines qui ont con-
science de leur existence et vivent par l'esprit,
toute l'histoire de la Terre ne devrait aboutir
qu'au néant, et la création tout entière, celle des
mondes les plus sublimes aussi bien que celle de
notre infime planète, serait une absurdité déce-
lOO URANIE
vante, plus misérable et plus idiote que Texcré-
ment d'un ver de terre. Il a raison d'être et l'uni-
vers ne l'aurait pas! T'imagines-tu les milliards
de mondes atteignant les splendeurs de la vie cl
de la pensée pour se succéder sans fin dans l'his-
toire de l'univers sidéral, et n'aboutissant qu'à
donner naissance à des espérances perpétuelle-
ment déçues, à des grandeurs perpétuellement
anéanties?- Nous avons beau nous faire humbles,
nous ne pouvons admettre I2 rien comme but
suprême du progrès perpétuel, prouvé par toute
l'histoire de la nature. Or, les âmes sont les se-
mences des humanités planétaires.
— Peuvent-elles donc se transporter d'un monde
à l'autre?
— Rien n'est si difficile à comprendre que ce
que l'on ignore; rien n'est plus simple que ce que
l'on connait. Qui s'étonne, aujourd'hui, de voir le
télégraphe électrique transporter instantanément
la pensée humaine à travers les continents et les
mers? Qui s'étonne de voir l'attraction lunaire
soulever les eaux de l'Océan et produire les
marées? Qui s'étonne de voir la lumière se trans-
mettre d'une étoile à l'autre avec la vitesse de trois
cent mille kilomètres par seconde? Au surplus,
les penseurs seuls pourraient apprécier la gran-
deur de ces merveilles; le vulgaire ne s'étonne de
rien. Si quelque découverte nouvelle nous per-
CI-ORGHS SPERO
lOI
Hieltait d'adresser demain des sii^niaux aux liabi-
tants de Mars et d'en recevoir des réponses, les
trois quarts des hommes n'en seraient plus sur-
pris après-demain.
« Oui, les forces animiqucs peuvent se trans-
porter d'un monde à l'autre, non partout ni tou-
jours, assurément, et non toutes. 11 y a des lois et
des conditions. Ma volonté peut soulever mon
bras, lancer une pierre, à l'aide de mes muscles;
si je prends un poids de vingt kilos, elle soulèvera
encore mon bras ; si je veux prendre un poids de
mille kilos, je ne le puis plus. Tels esprits sont
incapables d'aucune activité ; d'autres ont acquis
des facultés transcendantes. Mozart, à six ans
imposait à tous ses auditeurs la puissance de son
I02 URANIE
génie musical et publiait à huit ans ses deux pre-
mières œuvres de sonates, tandis que le plus grand
auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare,
n'avait encore écrit avant 1 âge de trente ans
aucune pièce digne de son nom. II ne faut pas
croire que lame appartienne à quelque monde
surnaturel. Tout est dans la nature. Il n'y a guère
plus de cent mille ans que l'humanité terrestre
s'est dégagée de la chrysalide animale; pendant
des millions d'années, pendant la longue série
historique des périodes primaire, secondaire et
tertiaire, il n'y avait pas sur la Terre une seule
pensée pour apprécier ces grandioses spectacles,
un seul regard humain pour les contempler. Le
progrès a lentement élevé les âmes inférieures
des plantes et des animaux; l'homme est tout
récent sur la planète. La nature est en incessant
progrès; l'univers est un perpétuel devenir; l'as-
cension est la loi suprême.
« Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas ac-
tuellement habités. Les uns sont à l'aurore, d'au-
tres au crépuscule. Dans notre système solaire,
par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs
de ses satellites paraissent en pleine activité
vitale; Jupiter semble n'avoir pas dépassé sa pé-
riode primaire ; la Lune n'a peut-être plus d'ha-
bitants. Notre époque actuelle n'a pas plus d'im-
portance dans l'histoire générale de l'univers que
GEORGES SPERO Io3
notre fourmilière dans Tinfini. Avant l'existence
de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mon-
des peuplés d'humanités; quand notre planète
aura rendu le dernier soupir et que la dernière
famille humaine s'endormira du dernier sommeil
aux bords de la dernière lagune de l'océan glacé,
des soleils innombrables brilleront toujours dans
l'infini, et toujours il y aura des matins et des
soirs, des printemps et des fleurs, des espérances
et des joies. Autres soleils, autres terres, autres
humanités. L'espace sans bornes est peuplé de
tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le
progrès éternel sont le but final de la création.
« La Terre est le satellite d'une étoile. Actuel-
lement aussi bien que dans l'avenir, nous sommes
citoyens du ciel. Que nous le sachions ou que nous
l'ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles. ^^
Ainsi s'entretenaient les deux amis sur les gra-
ves problèmes qui préoccupaient leurs pensées.
Lorsqu'ils conquéraient une solution, fût-elle in-
complète, ils éprouvaient un véritable bonheur
d'avoir fait un pas 'de plus dans la recherche de
l'inconnu et pouvaient plus tranquillement ensuite
causer des choses habituelles de la vie. C'étaient
deux esprits également avides de savoir, s'ima-
I04
URANIE
ginant, avec toute la ferveur de la jeunesse, pou-
voir s'isoler du monde, dominer les impressions
humaines et atteindre en leur céleste essor l'é-
toile de la Véri'é qui scintillait au-dessus de leurs
têtes dans les profondeurs de l'infini.
b )
IV
AMOR
Dans cette vie à deux, tout intime, toute char-
mante qu'elle fût, quelque chose manquait. Ces
entretiens sur les formidables problèmes de letre
et du non-être, les échanges d'idées sur l'analyse
de rhumanité, les recherches sur le but final de
Texistence des choses, les contemplations astro-
nomiques et les questions qu'elles inspirent,
satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur.
Lorsque Tun près de l'autre , ils avaient longue-
ment causé, soit sous le berceau du jardin qui
dominait le tableau de la grande ville, soit dans
la bibliothèque silencieuse, l'étudiant, le chercheur
ne pouvait se détacher de sa compagne, et tous
1C6 URAME
deux restaient, la main dans la main, muets, atti-
rés, retenus par une force dominatrice. Après le
départ, l'un et l'autre éprouvaient un vide singu-
lier, douloureux, dans la poitrine, un malaise
indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire
à leur vie mutuelle eût été rompu; et Tun comme
l'autre n'aspirait qu'à l'heure du retour. Il l'ai-
mait, non pour lui, mais pour elle, d'une affection
presque impersonnelle, dans un sentiment de pro-
fonde estime autant que d'ardent amour, et, par
un combat de tous les instants contre les attrac-
tions de la chair, avait su résister. Mais un jour
qu'ils étaient assis Tun près de l'autre, sur ce
grand divan de la bibliothèque encombré comme
d'habitude de livres et de feuilles volantes, comme
ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée
sans doute de tout le poids des efforts concentrés
depuis si longtemps pour résister à une attraction
trop irrésistible, la tête du jeune auteur s'inclina
insensiblement sur les épaules de sa compagne
et que, presque aussitôt... leurs lèvres se rencon-
trèrent
O joies inénarrables de l'amour partagé! Ivresse
insatiable de l'être altéré de bonheur, transports
sans Un de l'imagination invaincue, douce musique
des cœurs, à quelles hauteurs éthéréesn'avez-vous
pas élevé les élus abandonnes à vos félicités su-
prêmes î Subitement oublieux de la terre infé-
GEORC.ns spii:RO 107
rieure, ils s'envolent à lire-d'ailLS Jans les paradis
cnehantés, se perdent dans les profondeurs eé-
lestes et planent dans les reliions sublimes de
l'éternelle volupté. Le monde avec ses comédies
et SCS misères n'existe plus pour eux. Ils vivent
dans la lumière, dans le feu, salamandres, phénix,
dégagés de tout poids, légers comme la ilamme,
se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs
cendres, toujours lumineux, toujours ardents, in-
vulnérables, invincibles.
L'expansion si longuement contenue de ces
premiers transports jeta les deux amants dans
une vie d'extase qui leur fit un instant oublier la
métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura
six mois. Le plus doux, mais le plus impérieux des
sentiments était venu compléter en eux les insuf-
fisantes satisfactions intellectuelles de l'esprit, et
les avait tout d'un coup absorbées, presque anéan-
ties. A dater du jour du baiser, Georges Spero,
non seulement disparut entièrement de la scène
du monde, mais encore cessa d'écrire, et je le per-
dis de vue moi-même, malgré la longue et réelle
affection qu'il m'avait témoignée. Des logiciens
eussent pu en conclure que, pour la première fois
de sa vie, il était satisfait, et qu'il avait trouvé la
solution du grand problème, le but suprême de
l'existence des êtres.
Ils vivaient de cet « égoïsme à deux » qui, en
o8
URANIE
éloignant riiumanité de notre centre optique,
diminue ses défauts et la fait paraître plus aima-
ble et plus belle. Satisfaits de leur affection mu-
tuelle, tout chantait pour eux, dans la nature et
dans riiumanité, un perpétuel cantique de bon-
heur et d'amour.
Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours
de la Seine, contempler en rêvant les merveilleux
effets de lumière et d'ombre qui décorent le ciel
de Paris, si admirable au crépuscule, à l'heure où
les silhouettes des tours et des édifices se projet-
tent en noir sur le fond lumineux de l'occident.
Des nuées roses et empourprées, illuminées par
r.KORr. KS vSPKRO
lor)
le relkt lointain de la nier sur lae|uelle brille le
soleil disparu, donnent à notre ciel un caractère
spécial, qui n'est plus celui de Naples baig-né à
l'occident par le miroir méditerranéen, mais qui
peut-être surpasse celui de WMiise, dont Tillumi-
nation est orientale et pâle. Soit que, leurs pas les
ayant conduits vers Tile antique de la Cité, ils des-
cendissent le cours du fleuve en passant en vue de
Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa
noire silhouette devant le ciel encore lumineux,
soit que, plutôt encore, attirés par leclat du cou-
chant et par la campagne, ils eussent descendu les
quais jusqu'au delà des remparts de Timmense
IIO URANIE
cité et se fussent ég-arcs jusqu'aux solitudes de
Boulogne et de Billancourt, fermées par les co-
teaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils
contemplaient la nature, ils oubliaient la ville
bruyante perdue derrière eux, et marchant d'un
même pas, ne formant qu'un seul être, recevaient
en mcMne temps les mêmes impressions, pensaient
les mêmes pensées, et, en silence, parlaient le
même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds,
les bruits du jour s'éteignaient, les premières
étoiles brillaient au ciel. Icléa aimait à les nommer
à Georges à mesure qu'elles apparaissaient.
Mars et avril offrent souvent à Paris de douces
soirées dans lesquelles circule le premier souffle
avant-coureur du printemps. Les brillantes étoiles
d'Orion, l'éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor
et Pollux scintillent dans le ciel immense; les
Pléiades s'abaissent vers l'horizon occidental,
mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des trou-
peaux célestes, reviennent, et quelques heures
plus tard la blanche et resplendissante Véga s Re-
lève de l'horizon oriental, bientôt suivie par la
Voie lactée. Arcturus aux rayons d'or était tou-
jours la première étoile reconnue, par son éclat
perçant et par sa position dans le prolongement
delà queue de la Grande Ourse. Parfois, le crois-
sant lunaire planait dans le ciel occidental et la
jeune contemplatrice admirait, comme Ruth auprès
OEORGES STMCKO I I I
de Booz, « cette faucille d'or dans le champ des
étoiles »
Les étoiles enveloppent la Terre ; la Terre est
dans le ciel. Spero et sa compag-ne le sentaient
bien, et sur aucune autre terre céleste, peut-être,
aucun couple ne vivait plus intimement qu'eux
dans le ciel et dans linlini.
Insensiblement, pourtant, sans peut-être s'en
apercevoir lui-même, le jeune philosophe reprit,
graduellement, par fragments morcelés, ses études
interrompues, analysant maintenant les choses
avec un profond sentiment d optimisme qu'il n'a-
vait pas encore connu malgré sa bonté naturelle,
éliminant les conclusions cruelles, parce qu'elles
lui semblaient dues à une connaissance incom-
plète des causes, contemplant les panoramas de
la nature et de l'humanité dans une nouvelle
lumière. Elle avait repris aussi, du moins partiel-
lement, les études qu'elle avait commencées en
commun avec lui; mais un sentiment, nouveau,
immense, remplissait son âme, et son esprit n'avait
plus la même liberté pour le travail intellec-
tuel. Absorbée dans cette affection de tous les
instants pour un être qu'elle avait entièrement
conquis, elle ne voyait que par lui, n'agissait
que pour lui. Pendant les heures calmes du
soir, lorsqu'elle se mettait au piano, soit pour
jouer une sonate de Chopin qu'elle s'étonnait
12 URANIE
de navoir pas comprise avant daimer, soit
pour s'accompagner en chantant de sa voix
si pure et si étendue les lieder norvégiens de
Grieg et de Bull, ou les mélodies de notre Gou-
nod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son
bien-aimc était le seul auditeur capable d'entendre
ces inspirations du cœur. Quelles heures déli-
cieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de
la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant
parfois du regard les capricieuses volutes de la
fumée d'une cigarette d'Orient, tandis qu'aban-
donnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chan-
tait le doux Saetcrgicntens Sondag de son pays,
la sérénade de Don Juan, le Lac de Lamartine,
ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles
sur le clavier, elle faisait s'envoler dans l'air le
mélodieux rêve du menuet de Boccherini î
Le printemps était venu. Le mois de mai avait
vu s'ouvrir, à Paris, les fêtes de l'Exposition uni-
verselle dont nous parlions au début de ce récit,
et les hauteurs du jardin de Passy abritaient
rÉden du couple amoureux. Le père d'Icléa, qui
avait été appelé subitement en Tunisie, était re-
venu avec une collection d'armes arabes pour son
musée de Christiania. Son intention était de
retourner bientôt en Norvège, et il avait été
convenu entre la jeune Norvégienne et son ami
que leur mariage aurait lieu dans sa patrie, à la
GEORGES PSERO
Il3
date anniversaire de la mystérieuse apparition.
Leur amour était, par sa nature mcMiie, bien
éloigné de toutes ces unions banales fondées, les
unes sur le irrossier plaisir sensuel, les autres sur
des intérêts plus ou moins déguisés, qui représen-
tent la plupart des amours humaines. Leur esprit
cultivé les isolait dans les régions supérieures de
la pensée, la délicatesse de leurs sentiments ïes
maintenait dans une atmosphère idéale où tous
14 URANIt:
les poids de la matière étaient oubliés, l'ex-
trême impressionnabilitc de leurs nerfs, l'exquise
finesse de toutes leurs sensations, les plon-
geaient en des extases dont la volupté semblait
infinie. Si l'on aime, en d'autres mondes, l'amour
n'y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils
eussent été tous deux, pour un physiologiste, le
témoignage vivant du fait que, contrairement à
l'appréciation vulgaire, toutes les jouissances
viennent du cerveau; l'intensité des sensations
correspondant à la sensibilité psychique de l'être.
Paris était pour eux, non pas une ville, non pas
un monde, mais le théâtre de l'histoire humaine.
Ils y vécurent les siècles disparus. Les vieux quar-
tiers, non encore détruits par les transformations
modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-
le- Pauvre, dont les murs rappellent encore Chil-
péric et Frédégonde, les demeures antiques où
habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque,
Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sor-
bonne, et des mêmes siècles disparus, le cloître
Saint-Merry avec ses ruelles sombres, l'abbaye de
Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne
Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, sou-
venir des Mérovingiens, Saint-Germain-l'Auxer-
rois, dont la cloche sonna le tocsin de la Saint-
Barthélémy, l'angélique Chapelle du palais de
Louis IX; tous les souvenirs de l'histoire de
GEORGES SPERO î ID
France furent l'objet de leurs pèlerinages. Au
milieu des foules, ils s'isolaient dans la contem-
plation du passe et voyaient ce que presque per-
sonne ne sait voir.
Ainsi l'immense cité leur parlait son langage
d'autrefois, soit, lorsque, perdus parmi les chi-
mères, les griffons, les piliers, les chapiteaux, les
arabesques des tours et des galeries de Notre-
Dame, ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine
s'endormir dans la brume du soir, soit lorsque,
s'élevant plus haut encore, ils cherchaient, du
sommet du Panthéon, à reconstituer l'ancienne
forme de Paris et son développement séculaire,
depuis les empereurs romains qui habitaient les
Thermes jusqu\à Philippe Auguste et à ses suc-
cesseurs.
Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les
joyeuses matinées de mai, pleines de chants d'oi-
seaux et d'excitations nerveuses, les jetaient par-
fois loin de Paris, à l'aventure, dans les prairies
et dans les bois. Les heures s'envolaient comme
le souffle des brises; la journée avait disparu
comme un songe, et la nuit continuait le divin
rêve d'amour. Dans le monde tourbillonnant de
Jupiter, où les jours et les nuits sont plus de deux
fois plus rapides qu'ici et ne durent même pas dix
heures, les amants ne voient pas les heures s'éva-
nouir plus vite. La mesure du temps est en nous.
i6
URANIE
Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toil,
sans parapet, de la vieille tour du château de Che-
vreuse, serres l'un près de l'autre au centre, d'où
on domine sans obstacle
tout le paysage environ-
nant. L'air tiède de la val-
lée montait jusqu'à eux,
tout imprégné des par-
fums sauvages des bois
voisins ; la fau-
vette chantait en-
core, et le ros-
signol essayait,
dans l'ombre
naissante des
bosquets, son
mélodieux cantique
aux étoiles. Le soleil
venait de se coucher
dans un éblouisse-
\ ment d'or et d'écar-
late, et l'Occident
seul restait illuminé
d'une lumière encore intense.
Tout semblait s'endormir au sein de l'immense
nature.
Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du
ciel occidental, kléa semblait pénétrée par le jour
c, i: o R (\ i: s s fM- R o
1 1
et illumince iiUôrieurcmcnt, tant sa chair clait
claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vapo-
reuse laiii^Lieur, sa petite bouche enlantine, léL;è-
rement entr'ouverte, elle paraissait perdue dans
la contemplation de la lumière occidentale. Ap-
puyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés
autour de son cou, elle s abandonnait à sa rêverie,
lorsqu'une étoile filante vint traverser le ciel pré-
cisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit, un
peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles
apparaissaient dans la profondeur des cieux : très
haut, presque au zénith, Arcturus, d'un jaune d'or
éclatant; vers TOrient, assez élevée, Xci^ii, d'une
Il8 URANIE
pure blancheur ; au Nord, Capella ; à l'Occident,
Castor, Pollux et Procyon. On commençait aussi
à distinguer les sept étoiles de la Grande Ourse,
rÉpi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une
à une, les étoiles venaient ponctuer le firmament.
L'étoile polaire indiquait le seul point immuable
de la sphère céleste. La lune se levait, son disque
rougeâtre légèrement entamé par la phase dé-
croissante. Mars brillait entre Pollux et Régulus,
au Sud-Ouest ; Saturne au Sud-Est. Le crépuscule
faisait lentement place au mystérieux règne de la
nuit.
« Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres
sont comme des yeux qui nous regardent ?
— Des yeux célestes comme les tiens. Que
peuvent-ils voir sur la Terre de plus beau que toi...
et que notre amour.-
— Pourtant! ajouta-t-elle.
— Oui, pourtant, le monde, la famille, la
société, les usages, les lois de la morale, que
sais-je encore? j'entends tes pensées. Nous avons
oublié toutes ces choses pour n'obéir qu'à l'at-
traction, comme le Soleil, comme tous ces astres,
comme le rossignol qui chante, comme la nature
entière. Bientôt nous ferons à ces usages so-
ciaux la part qui leur appartient, et nous pour-
rons proclamer ouvertement notre amour. En
serons-nous plus heureux > Est-il possible d'être
GKORflKS SPIilRO I I9
plus heureux que nous le sommes en ce moment
même?
— Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je nV^xiste
pas; je suis anéantie dans ta lumière, dans ton
amour, dans ton bonheur, et je ne désire rien,
rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à
ces yeux qui nous regardent, et je me deman-
dais où sont aujourd'hui tous les yeux humains
qui les ont contemplées, depuis des milliers
d'années, comme nous le faisons ce soir, où sont
tous les cœurs qui ont battu comme bat en ce
moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui
se sont confondues en des baisers sans fin dans
le mystère des nuits disparues.
— Ils existent tous. Rien ne peut être détruit.
Nous associons le ciel et la terre, et nous avons
raison. Dans tous les siècles, chez tous les peuples,
parmi toutes les croyances, Thumanité a toujours
demandé à ce ciel étoile le secret de ses destinées.
C'était là une sorte de divination. La Terre est un
astre du ciel, comme Mars et Saturne, que nous
voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées
par le même soleil que nous, et comme toutes ces
étoiles, qui sont de lointains soleils. Ta pensée
traduit ce que Thumanité a pensé depuis qu'elle
existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la
réponse à la grande énigme, et, dès les premiers
jours de la mythologie, c'est Uranie qui a répondu.
I20 URANIE
« Et c'est elle, cette divine Uranie, qui répondra
toujours. Elle tient dans ses mains le ciel et la
terre; elle nous fait vivre dans l'infini.... Et puis,
en personnifiant en elle l'étude de l'univers, le
sentiment poétique de nos pères ne parait-il pas
avoir voulu compléter la science par la vie, la
grâce et l'amour? Elle est la muse par excellence.
Sa beauté semble nous dire que pour comprendre
vraiment l'astronomie et l'infini, il faut... être
amoureux. »
La nuit allait venir. La lune, s'élevant lente-
ment dans le ciel oriental, répandait dans l'at-
mosphère une clarté qui, insensiblement, se
substituait à celle du crépuscule, et déjà dans
la ville, à leurs pieds, au-dessous des bosquets
et des ruines, quelques lumières apparaissaient
çà et là. Ils s'étaient relevés et se tenaient de-
bout, au centre du sommet de la tour, étroitement
enlacés. Elle était belle, encadrée dans l'auréole
de sa chevelure dont les boucles flottaient sur
ses épaules; des bouffées d'air printanier, im-
prégnées de parfums, violettes, giroflées, lilas,
roses de mai, montaient des jardins voisins.
La solitude et le silence les environnaient. Un
long baiser, le centième au moins, de cette ca-
ressante journée de printemps, réunit leurs
lèvres.
Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina
Gn:oRGi£S si»i:iu) 121
soudain son visage et s'en alla, s'évanouissant
comme une image qui passe.
« A quoi penses-tu ? dit-il.
— Olîî rien. Une idée mondaine, profane, un
peu légère. Rien.
— Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses
bras.
— Eh bien ! je me demandais si... dans ces autres
mondes, on a une bouche,... car, vois-tu, le bai-
ser! les lèvres!... »
Ainsi se passaient les heures, les jours, les se-
maines, les mois, en une union intime de toutes
leurs pensées, de toutes leurs sensations, de toutes
leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà
à son solstice, et le moment du départ pour la
patrie dlcléa était arrivé. A Tépoque fixée, elle
partit avec son père pour Christiania.
Spero les suivit quelques jours plus tard. L'in-
tention du jeune savant était de séjourner en
Norvège jusqu'à fautomne et dy continuer
les études qu'il avait entreprises Tannée précé-
dente sur les aurores boréales, observations si
particulièrement intéressantes pour lui, et qu'il
avait eu à peine le temps de commencer.
Ce séjour en Norvège fut la continuation du
plus doux des rêves. La blonde fille du Nord en-
veloppait son ami d'une auréole de séduction per-
pétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour tou-
16
22
URANIE
jours les attractions de la science, si elle-même
n'avait eu, comme nous l'avons vu, un goût per-
sonnel insatiable pour l'étude. Les expériences
que l'infatigable chercheur avait entreprises sur
l'électricité atmosphérique, l'intéressèrent autant
que lui. Elle aussi voulut se rendre compte de la
nature de ces flammes mystérieuses de l'aurore
boréale qui viennent le soir palpiter dans les hau-
teurs de l'atmosphère, et comme la série de ces
recherches le conduisaient à désirer une ascen-
sion en ballon destinée à aller surprendre le phé-
nomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva
le môme désir. Il essaya de l'en dissuader,
ces expériences aéronautiques n'étant pas sans
danger. Mais l'idée seule d'un péril à partager
eût suffi pour la rendre sourde aux supplications
du bien-aimé. Après de longues hésitations,
Spero se décida à l'emmener avec lui et prépara,
à l'Université de Christiania, une ascension pour
la première nuit d'aurore boréale.
'^ .»^
L AURORE BOREALE
Les perturbations de Faiguille aimantée avaient
annoncé l'arrivée de l'aurore avant même le cou-
cher du soleil, et Ton avait commencé le gonfle-
ment de laérostat au gaz hydrogène pur, lors-
qu'en effet le ciel laissa apercevoir dans le Nord
magnétique cette coloration d or vert transparente
qui est toujours l'indice certain d'une aurore bo-
réale. En quelques heures les préparatifs furent
124 URANIE
terminés. L'atmosphère, entièrement dégagée de
tout nuage, était d'une limpidité parfaite, les
étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d'une
obscurité profonde, sans clair de lune, atténuée
seulement vers le Nord par une douce lumière
s'élevant en arc au-dessus d'un segment obscur,
etlançant dans les hauteurs de l'atmosphère de lé-
gers jets roses et un peu verts qui semblaient les
palpitations d'une vie inconnue. Le père d'Icléa,
qui assistait au gonflement de l'aérostat, ne se
doutait pointdu départ de sa fille; mais au dernier
moment elle entra dans la nacelle comme pour la
visiter, Spero fit un signe, et l'aérostat s'éleva
lentement, majestueusement, au-dessus de la ville
de Christiania, qui apparut, éclairée de milliers de
lumières, au-dessous des deux voyageurs aériens,
et diminua de grandeur en s'éloignant dans la
noire profondeur.
Bientôt l'aérostat, emporté par une ascension
oblique, plana au-dessus des noires campagnes,
et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit de
la ville s'était éloigné en môme temps, un profond
silence, le silence absolu des hauteurs, enveloppa
Tesquif aérien. Impressionnée par ce silence sans
égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa si-
tuation, Icléa se serrait contre la poitrine de son
téméraire ami. Ils montaient rapidement. L'aurore
boréale semblait descendre, en s'étendant sous les
GEORGES SPERO
2D
étoiles comme une ondoyante draperie de moire
d'or et de pourpre, parcourue de frémissements
électriques. A laide d'une petite sphère de cristal
habitée par des vers luisants, Spero observait ses
instruments et inscrivait leurs indications corres-
pondantes aux hauteurs atteintes. L'aérostat mon-
tait toujours. Quelle immense joie pour le cher-
cheur! 11 allait, dans quelques minutes, planera la
cime de l'aurore boréale, il allait trouver la réponse
126 URANIE
à la question de la hauteur de l'aurore, vainement
posée par tant de physiciens, et surtout par ses
maîtres aimés, les deux grands « psychologues et
philosophes » Œrsted et Ampère.
L'émotion d'Icléa s'était calmée. « As-tu donc
eu peur? lui demanda son ami. L'aérostat est sûr.
Aucun accident n'est à craindre. Tout est calculé.
Nous descendrons dans une heure. Il n'y a pas
l'ombre de vent à terre.
— Non, fit-elle, tandis qu'une lueur céleste l'il-
luminait d'une transparente clarté rose; mais c'est
si étrange, c'est si beau, c'est si divin! Et c'est si
grand pour moi si petite. J'ai un instant frissonne.
11 me semble que je t'aime plus que jamais.... »
Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l'em-
brassa dans une étreinte passionnée, longue, sans
fin.
L'aérostat solitaire voguait en silence dans les
hauteurs aériennes, sphère de gaz transparent en-
fermée dans une mince enveloppe de soie, dont
on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones
verticales allant se joindre au sommet, au cercle
de la soupape, la partie inférieure du ballon res-
tant largement ouverte pour la dilatation du gaz.
L'obscure clarté qui tombe des étoiles, dont parle
Corneille, eût suffi, à défaut des lueurs de l'aurore
boréale, pour permettre de distinguer l'ensemble
de l'esquif aérien. La nacelle suspendue au filet
GEORG nS SPFvRO I27
qui enveloppait la sphère de soie, était attachée à
l'aide de huit cordes solides tissées dans l'osier de
la nacelle et passant sous les pieds desaéronautes.
Le silence était profond, solennel; on aurait pu
entendre les battements de leurs cœurs. Les der-
niers bruits de la terre avaient disparu. On voguait
à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse
inconnue, le vent supérieur emportant le navire
aérien sans qu'on en ressentit le moindre souffle
dans la nacelle, puisque le ballon est immergé
dans l'air qui marche, comme une simple molécule
relativement immobile dans le courant qui l'em-
porte. Seuls habitants de ces régions sublimes,
nos deux voyageurs jouissaient de cette situation
d'exquise félicité que les aéronautes connaissent
lorsqu'ils ont respiré cet air vif et léger, dominé
les régions basses, oublié dans ce silence des
espaces toutes les vulgarités de la vie terrestre, et
mieux que nuls de leurs devanciers ils l'appré-
ciaient, cette situation unique, en la doublant, en
la décuplant par le sentiment de leur propre bon-
heur. Ils parlaient à voix basse, comme s'ils eussent
craint d'être entendus des anges et de voir s'éva-
nouir le charme magique qui les tenait suspendus
dans le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs su-
bites, des rayons de l'aurore boréale, venaient les
frapper, puis tout retombait dans une obscurité
plus profonde et plus insondable.
2B URANIE
Ils voguaient ainsi dans leur rôve étoile, lors-
qu'un bruit soudain vint frapper leurs oreilles,
comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se pen-
chèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent roreille.
Ce bruit ne venait pas de la terre. Était-ce un
murmure électrique de l'aurore boréale ? était-ce
quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des
éclairs semblaient arriver du fond de l'espace, les
envelopper et s'évanouir. Ils écoutèrent, haletants.
Le bruit était tout près d'eux.... C'était le gaz qui
s'échappait de l'aérostat.
Soit que la soupape se fût entr ouverte d'elle-
même, soit que dans leurs mouvements ils eussent
exercé une pression sur la corde, le gaz fuyait!
Spero s'aperçut vite de la cause de ce bruit in-
quiétant, mais ce fut avec terreur, car il était ira-
possible de refermer la soupape. Il examina le
baromètre, qui commençait à remonter lentement:
l'aérostat commençait donc à descendre. Et la
chute, d'abord lente, mais inévitable, devait aller
en s'accroissant dans une proportion mathéma-
tique. Sondant l'espace inférieur, il vit les flammes
de l'aurore boréale se refléter dans le limpide
miroir d'un lac immense.
Le ballon descendait avec vitesse et n'était plus
qu'à trois mille mètres du sol. Consenant en ap-
parence tout son calme, mais ne se faisant aucune
illusion sur l'imminence de la catastrophe, le
GEORGES SPERO
120
malheureux aéronaute jeta successivement par-
dessus bord les deux sacs de lest qui restaient,
les couvertures, les
instruments, l'an-
cre, et mit la na-
celle à vide; mais
cet allégement in-
suffisant ne servit
qu'à ralentir un
instant la vitesse
acquise. Descen-
dant ou plutôt tom-
bant maintenant
avec une rapidité
inouïe, le ballon
arriva vite à quel-
ques centaines de
mètres seulement
au-dessus du lac.
Un vent intense se
mitàsoufflerdebas
en haut et à siffler
à leurs oreilles.
L'aérostat tour-
billonna sur lui-
même, comme emporté par une trombe. Tout d'un
coup, Georges Spero sentit une étreinte violente,
un long baiser sur les lèvres : « Mon Maître, mon
17
l3o ITRANIE
Dieu, mon Tout, je t'aime! » s'écria-t-elle. Et, écar-
tant deux cordes, elle se précipita dans le vide.
Le ballon délesté remonta comme une flèche :
Spero était sauvé.
La chute du corps d'icléa dans l'eau profonde
du lacproduisit un bruit sourd, étrange, effroyable,
au milieu du silence de la nuit. Fou de douleur et
de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son
crâne, ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté
par laérostat à plus de mille mètres de hauteur, il
se suspendit à la corde de la soupape, dans l'espé-
rance de retomber vers le point de la catastrophe;
mais la corde ne fonctionna pas. 11 chercha, tâ-
tonna sans résultat. Sous sa main, il rencontra la
voilette de sa bien-aimée, qui était restée accro-
chée à Tune des cordes, légère voilette parfumée,
encore tout empreinte de l'odeur enivrante de sa
belle compagne; il regarda bien les cordes, crut
retrouver l'empreinte des petites mains crispées, et,
posant ses mains à la place où quelques secondes
auparavant Icléa avait posé les siennes, il s'élança.
Un instant, son pied resta pris dans un cor-
dage; mais il eut la force de se dégager et tomba
dans l'espace en tourbillonnant.
Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du
drame, avait fait force voiles vers le point du lac
où la jeune fille s'était précipitée et était parvenu
à la retrouver et à la recueillir. Elle n'était pas
r. r.our.ES sim:ro i3i
morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués
n'empêchèrent pas la fièvre de la saisir et d'en
faire sa proie. Les pêcheurs arrivèrent dans la
matinée à un petit port des bords du lac et la
transportèrent dans leur modeste chaumière, sans
qu'elle reprit connaissance. « Georges! disait-elle,
en ouvrant les yeux, Georges! » et c'était tout. Le
lendemain, elle entendit la cloche du village son-
ner un glas funèbre. « Georges! répétait-elle,
Georges! » On avait retrouvé son corps, à l'état
de bouillie informe, à quelque distance du rivage;
sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait
commencé au-dessus du lac, mais le corps gardant
la vitesse horizontale acquise par l'aérostat, n'était
pas tombé verticalement : il était descendu obli-
quement, comme s'il eût glissé le long d'un fil sui-
vant le ballon dans sa marche, et était tombé,
masse précipitée du ciel, dans une prairie bordant
les rives du lac, avait marqué profondément son
empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d'un
mètre du point de chute ; mais ses os eux-mêmes
étaient broyés en poussière, et le cerveau s'était
échappé du front. Sa fosse était à peine refermée,
que l'on dut creuser à côté d'elle celle d'Icléa,
morte en répétant d'une voix éteinte : « Georges!
Georges! »
Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes,
et le même saule étendit son ombre sur leur som-
l32
URANIE
mcil. Aujourd'hui encore, les riverains du beau
lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le
mélancolique souvenir de la catastrophe, devenue
presque légendaire, et l'on ne montre pas la pierre
sépulcrale au voyageur sans associer à leur mé-
moire le regret d'un doux songe évanoui.
VI
LE PROGRES ETERNEL
Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les
années, passent vite sur cette planète, et sans doute
aussi sur les autres. Plus de vingt fois déjà la Terre
a parcouru sa révolution annuelle autour du Soleil,
depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement
le livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis
moins d'une année ; leur bonheur fut rapide, leur
matin s'évanouit comme une aurore. Je les avais,
sinon oubliés*, du moins perdus de vue, lorsque
I. Il y a parfois des coïncidences bizarres. Le jour où
Spero fit l'ascension qui devait lui être si fat::lc, je savais
l34 URANIE
tout récemment, dans une séance d'hypnotisme, à
Nancy, où je m'arrêtai quelques jours en me ren-
dant dans les Vosges, je me trouvai conduit à ques-
tionner un « sujet » à Taide duquel les savants
expérimentateurs de l'Académie Stanislas avaient
obtenu quelques-uns de ces résultats véritablement
stupéfiants dont la presse scientifique nous entre-
tient depuis quelques années. Je ne sais plus com-
ment il arriva que la conversation s'établit entre
lui et moi sur la planète iMars.
Après m'avoir fait la description d'une contrée
riveraine d'une mer connue des astronomes sous
le nom de mer du Sablier et d'une ile solitaire qui
s'élève au sein de cet océan, après m'avoir décrit
les paysages pittoresques et la végétation rou-
geâtre qui ornent ces rivages, les falaises battues
par les flots et les plages sablonneuses où viennent
expirer les vagues, ce sujet, d'une sensibilité ex-
qu'il s'était élancé dans les airs, par l'agitation extraordinaire
de l'aigruille aimantée qui, à Paris où j étais resté, annon-
çait l'existence de lintense aurore boréale si anxieusement
attendue par lui pour ce voyage aérien. On sait en effet que
les aurores boréales se manifestent au loin par les perturba-
tions magnétiques. Mais ce qui n-e surprit le plus, et
ce dont je n'ai pas encore eu l'explication, c'est qu'à l'heure
même de la catastrophe j'éprouvai un malaise indéfinis-
sable, puis une sorte de pressentiment qu'un malheur
lui était arrivé. La dépêche qui m'annonça sa mort m'y
trouva presque préparé.
GEORGES SPERO kSD
trêmc, pâlit tout d'un coup et porta la main à son
front; ses yeux se fermèrent, ses sourcils se rap-
prochèrent; il semblait vouloir saisir une idée fu-
gitive qui s'obstinait à fuir. « \^oyczI s'écria le
docteur B... en se posant devant lui comme un
ordre inéluctable. Voyez! je le veux.
— Vous avez là des amis, me dit-il.
—Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en
riant. J'ai assez fait pour eux.
— Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment,
parlent de vous.
— Oh! oh! des gens qui me connaissent?^
— Oui.
— Et comment cela?
— Ils vous ont connu ici.
— Ici?
— Ici, sur la Terre.
— Ah! Y a-t-il longtemps?
— Je ne sais pas.
— Habitent-ils Mars depuis longtemps?
— Je ne sais pas.
— Sont-ils jeunes?
— Oui, ce sont deux amoureux qui s'adorent. »
Alors les images charmantes de mes amis re-
grettés se retracèrent toutes vives dans ma pensée.
Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le sujet
s'écria, cette fois d'une voix plus sûre :
a Ce sont eux!
i36
URANIE
— Comment le savez- vous?
— Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes
couleurs.
— Comment, mêmes couleurs?
— Oui, les âmes sont lumière. »
Quelques instants après il ajouta :
« Pourtant, il y a une différence. »
Puis il resta silencieux le front tout chercheur.
iMais son visage reprenant tout son calme et toute
sa sérénité, il ajouta :
« Lui est devenu elle, la femme. Elle est main-
tenant lui, riiomme. Et ils s'aiment encore plus
qu'autrefois. »
Comme s'il n'eût pas compris lui-même ce qu'il
venait de dire, il sembla chercher une explication,
fit de pénibles efforts, à en juger par la conctrac-
tion de tous les muscles de son visage, et tomba
dans une sorte de catalepsie, d'oii le docteur B...
ne tarda pas à le délivrer. Mais l'instant de lucidité
avait fui et ne revint plus.
Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lec-
teurs de ce récit, tel qu'il s'est passé sous mes
yeux, et sans commentaires. D'après l'hypothèse
actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le
sujet avait-il subil'infiuence de ma propre pensée,
lorsque le professeur lui ordonna de me répondre?
Ou, plus indépendant, s'était-il véritablement « dé-
gagé » et avait-il vu au delà de notre sphère? Je
(ii£ORr,KS SPKRO 187
ne me permettrai pas de décider. Peut-être le
saura-t-on par la suite de ce récit.
Cependant j'avouerai en toute sincérité que la
résurrection de mon ami et de son adorée compagne
sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre, et
si remarquablement semblable à celui que nous
habitons, mais plus ancien et plus avancé sans
doute dans la voie du progrès, peut paraître aux
yeux du penseur la continuation logique et natu-
relle de leur existence terrestre si rapidement
brisée.
Sans doute, Spero était-il dans le vrai en décla-
rant que la matière n'est pas ce qu'elle paraît être,
que les apparences sont mensongères, que le réel
c'est l'invisible, que la force animique est indes-
tructible, que dans l'absolu l'infiniment grand est
identique à l'infiniment petit, que les espaces cé-
lestes ne sont pas infranchissables, et que les âmes
sont les semences des humanités planétaires. Qui
sait si la philosophie du dynamisme ne révélera
pas un jour aux apôtres de l'astronomie la religion
de l'avenir? Uranie ne porte-t-elle pas le flambeau
sans lequel tout problème est insoluble, sans le-
quel toute la nature resterait pour nous dans une
impénétrable obscurité? Le ciel doit expliquer la
terre, l'infini doit expliquer l'âme et ses facultés
immatérielles.
L'inconnu d'aujourd'hui est la vérité de demain.
18
i38
URANIE
Les pages suivantes vont peut-être nous laisser
pressentir le lien mystérieux qui réunit le transi-
toire à l'éternel, le visible à l'invisible, la terre
au ciel.
Oy»
TROISIEME PARTIE
Ciel et Terre
TELEPATHIE
La séance magnétique de Nancy avait laissé une
vive impression dans ma pensée. Bien souvent je
songeais à mon ami disparu, à ses investigations
dans les domaines inexplorés de la nature et de
la vie, à ses recherches analytiques sincères et
originales sur le mystérieux problème de Tim-
mortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans
lui associer l'idée d'une réincarnation possible
dans la planète Mars.
Cette idée me paraissait hardie, téméraire, pure-
ment imaginaire, si Ton veut, mais non absurde.
142 URANIE
La distance d'ici à iMars est égale à zéro pour la
transmission de l'attraction; elle est presque insi-
gnifiante pour celle de la lumière, puisque quel-
ques minutes suffisent à une ondulation lumineuse
pour traverser ces millions de lieues. Je songeais au
télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la
transmission de la volonté d'un magnétiseur à son
sujet à travers une distance de plusieurs kilo-
mètres, et parfois j'arrivais à me demander si
quelque progrès merveilleux de la science ne
jetterait pas tout d'un coup un pont céleste entre
notre monde et ses congénères de l'infini.
Les soirs suivants, je n'observai Mars au
télescope que distrait par mille idées étrangères.
La planète était pourtant admirable, comme elle
fa été pendant tout le printemps et tout Tété
de 1888. De vastes inondations s'étaient produites
sur l'un de ses co'ntinents, sur la Libye, comme
déjà les astronomes l'avaient obsen'é en 1882 et
en diverses circonstances. On reconnaissait que
sa météorologie, sa climatologie, ne sont pas les
mêmes que les nôtres, et que les eaux qui recou-
vrent environ la moitié de la surface de la planète
subissent des déplacements bizarres et des varia-
tions périodiques dont la géographie terrestre
ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle
boréal avaient beaucoup diminué, ce qui prouvait
que l'été de cet hémisphère avait été assez chaud,
CI El. 1-T terri: 143
quoique moins élevé que celui de rhéinisphere
austral. Du reste, il y avait eu fort peu de nuages
sur Mars pendant toute la série de nos observa-
tions. Mais, chose à peine croyable, ce n'étaient
pas ces faits astronomiques, pourtant si impor-
tants, et bases de toutes nos conjectures, qui
m'intéressaient le plus; c'était ce que le magnétisé
m'avait dit de Georges et d'Icléa. Les idées f^in-
tastiques qui traversaient mon cerveau m'empê-
chaient de faire une observation vraiment scien-
tifique. Je me demandais avec ténacité s'il ne
pouvait pas exister de communication entre deux
êtres très éloignés l'un de l'autre, et même entre
un mort et un vivant, et chaque fois je me répon-
dais qu'une telle question était par elle-même anti-
scientifique et indigne d'un esprit positif.
Cependant, après tout, qu'est-ce que nous
appelons « science »> Qu'est-ce qui n'est pas
« scientifique » dans la nature? Où sont les limites
de l'étude positive? La carcasse d'un oiseau
a-t-elle vraiment un caractère plus « scientifique »
que son plumage aux lumineuses couleurs et
son chant aux nuances si subtiles? Le squelette
d'une jolie femme est-il plus digne d'attention
que sa structure de chair et sa forme vivante?
L'analyse des émotions de l'âme n'est-elle pas
« scientifique »? N'est-il pas scientifique de cher-
cher si vraiment l'âme peut voir de loin et com-
44
LKANIE
ment? Et puis, quelle est cette étrange vanité,
cette naïve présomption de nous imaginer que la
science ait dit son dernier mot, que nous con-
naissions tout ce qu'il y a à connaître, que nos
cinq sens soient suffisants pour apprécier la nature
de l'univers? De ce que nous démêlons, parmi les
forces qui agissent autour de nous, l'attraction, la
CIEL ET TERRE 14:»
chaleur, la lumière, rélectricité, est-ce à dire qu'il
n'y ait pas d'autres forces, lesquelles nous échap-
pent parce que nous n'avons pas de sens pour les
percevoirr* Ce n'est pas cette hypothèse qui est
absurde, c'est la naïveté des pédagogues et des
classiques. Nous sourions des idées des astro-
nomes, des physiciens, des médecins, des théo-
logiens d'il y a trois siècles; dans trois siècles,
nos successeurs dans les sciences ne souriront-ils
pas à leur tour des affirmations de ceux qui pré-
tendent aujourd'hui tout connaître?
Les médecins auxquels je communiquais, il y a
quinze ans, les phénomènes magnétiques observés
par moi-même en certaines expériences niaient
tous avec conviction la réalité des faits observés.
Je rencontrai récemment l'un d'entre eux à l'In-
stitut : « Oh! fit-il non sans finesse, alors c'était
du magnétisme, aujourd'hui c'est de l'hypnotisme,
et c'est nous qui l'étudions. C'est bien différent. »
Moralité : Ne nions rien de parti pris. Étu-
dions, constatons; l'explication viendra plus tard.
J'étais dans ces dispositions d'esprit, lorsqu'en
me promenant en long et en large dans ma bi-
bliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante
édition de Cicéron que je n'avais pas remarquée
depuis longtemps. J'en pris un volume, l'ouvris
machinalement à la première page venue et y lus
ce qui suit :
19
146
l'RANIE
« Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger
séparément. A peine l'un des deux est-il endormi
qu'il voit devant lui son compagnon de voyage,
lui annonçant
d'un air triste
que son hôte a
formé le projet
de l'assassiner,
et le suppliant
de venir le plus
vite possible à
son secours.
L'autre se ré-
veille, mais, per-
suadé qu'il a été
abusé par un
songe, il ne
tarde pas à se
rendormir. Son
ami lui apparaît
de nouveau et
le conjure de se
liûter, parce que les
meurtriers vont en-
trer dans sa chambre. Plus troublé, il
s'étonne de la persistance de ce rêve, et se dispose
à aller trouver son ami ; mais le raisonnement,
la fatigue, finissent par triompher; il se recouche.
CIEL ET TKUKli:
147
Alors son ami se nionlrc à lui pour la troisième
fois, pâle, sanglant, dclii;urc. « Malheureux, lui
dit-il, tu n'es point venu lorsque je t'implorais!
C'en est fait; maintenant veni^'-e-moi. Au lever
du soleil, tu rencontreras à la porte de la ville un
chariot plein de fumier; arrcte-lc et ordonne qu'on
le dccharg-e; tu trouveras mon corps caché au
milieu; fais-moi rendre les honneurs
de la sépulture et poursuis mes meur-
triers.
« Une ténacité si grande, des
détails si suivis ne per-
mettent plus d'hésita-
tion ; l'ami se
lève, court à la ^^^^^^^
porte indiquée, n^^^^^^Bus^-feL V
y trouve le
char, arrête le
conducteur qui
se trouble, et, dès les
premières recherches, le corps de son ami est
découvert. »
Ce récit semblait venir tout exprès à l'appui de
mes opinions sur les inconnues du problème scien-
tifique. Sans doute les hypothèses ne manquent
pas pour répondre au point d'interrogation. On
peut dire que l'histoire n'est peut-être pas arrivée
telle que Cicéron la raconte; qu'elle a été ampli-
148 URANIE
fiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une
ville étrangère peuvent craindre un accident; qu'en
craignant pour la vie d'un ami, après les fatigues
d'un voyage et au milieu du silence de la nuit, on
peut arriver à rêver qu'il est victime d'un assas-
sinat. Quant à l'épisode du chariot, les voyageurs
peuvent en avoir vu un dans la cour de l'hôte, et
le principe de l'association des idées vient le rat-
tacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces
hypothèses explicatives; mais ce ne sont que des
hypothèses. Admettre qu'il y a eu vraiment com-
munication entre le mort et le vivant est une autre
hypothèse aussi.
Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne
le semble pas. Je me souviens entre' autres d'un
récit qui m'a été raconté par un vieil ami de
ma jeunesse, Jean Bc'^t, qui fonda le Magasin
pittoresque y en i833, avec mon éminent ami
Edouard Charton, et qui est mort il y a quel-
ques années. C'était un homme grave, froid,
méthodique (habile graveur- typographe, admi-
nistrateur scrupuleux); tous ceux qui l'ont connu
savent combien son tempérament était peu ner-
veux et combien son esprit était éloigné des
choses de l'imagination. Eh bien! le fait sui-
vant lui est arrivé à lui-même, lorsqu'il était
tout enfant, à 1 âge de cinq ou six ans.
C'était à Toul, son pays natal. Il était, par
CIF.L ET TER RE
M9
une belle soirée, couche dans son petit lit et ne
dormait pas, lorsqu'il vit sa mère entrer dans
sa chambre, la traverser et se rendre dans ]c
salon voisin, dont la porte était ouverte, et où
son père jouait aux cartes avec un ami. Or sa
mère, malade, était à
ce moment-lcà à Pau.
Il se leva aussitôt de
son lit et courut après
sa mère jusqu'au salon,
où il la chercha en vain.
Son père le gronda
avec une certaine im-
patience et le renvoya
se coucher en lui affir-
mant qu'il avait rêvé.
Alors l'enfant,
croyant dès lors avoir,
en effet, rêvé, essaya
de se rendormir. Mais
quelques minutes plus
tard, ayant les yeux
ouverts, il vit une seconde fois, très distincte-
ment, sa mère qui passait encore près de lui,
et cette fois il se précipita vers elle pour l'embras-
ser. Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus
se recoucher et resta dans le salon où son père
continuait de jouer.
00 URANIE
Le même jour, à la même heure, sa mère
m.ourait à Pau.
Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en
avait gardé le plus ineffaçable souvenir. Comment
Texpliquer? On peut dire que Tenfant, sachant
sa mère malade, y pensait souvent, et qu'il a
eu une hallucination qui a coïncidé par hasard
avec la mort de sa mère. C'est possible. Mais
on peut penser aussi qu'il y avait un lien sym-
pathique entre la mère et l'enfant, et qu'en ce
moment solennel l'âme de cette mère a réellement
été en communication avec celle de son enfant.
Comment? demandera-t-on. Nous n'en savons
rien. Mais ce que nous ne savons pas est à ce
que nous savons dans la proportion de Tocéan
à une goutte d'eau.
Hallucinations! C'est vite dit. Que d'ouvrages
médicaux écrits sur ce sujet! Tout le monde
connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les
innombrables obsenations qui le composent, ci-
tons, à ce propos, les deux suivantes :
« Obs. 84. — Lorsque le roi Jacques vint en
Angleterre, à l'époque de la peste de Londres, se
trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton,
avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils
aîné, encore enfant, qui habitait alors Londres,
avec une croix sanglante sur le front, comme
s'il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette
riHL DT TKRRr: l5l
apparition, il se mit en prières et se rendit le
matin dans la chambre de sir Cambden, au-
quel il raconta l'événement de la nuit; celui-ci
rassura le monarque en lui disant qu'il avait été
le jouet d'un song-e et qu'il n'y avait pas à s'en
tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre
de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils,
mort de la peste. Lorsque l'enfant se montra à
son père, il avait la taille et les proportions d'un
homme fait.
« Obs. 87. — Mlle R..., douée d'un excellent
jugement, religieuse sans bigoterie, habitait,
avant d'être mariée, la maison de son oncle,
D..., médecin célèbre, membre de l'Institut. Elle
était séparée de sa mère, atteinte, en province,
d'une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune
personne rêva qu'elle l'apercevait devant elle,
pâle, défigurée, prête à rendre le dernier soupir et
témoignant surtout un vif chagrin de ne pas être
entourée de ses enfants, dont l'un, curé d'une
paroisse de Paris, avait émigré en Espagne, et
dont l'autre était à Paris. Bientôt elle l'entendit
l'appeler plusieurs fois par son nom de baptême;
elle vit, dans son rêve, les personnes qui entou-
raient sa mère, s'imaginant qu'elle demandait sa
petite-fille, portant le même nom, aller la chercher
dans la pièce voisine; un signe de la malade leur
apprit que ce n'était point elle, mais sa fille qui
102 URANIE
habitait Paris, qu'elle désirait voir. Sa figure
exprimait la douleur qu'elle éprouvait de son
absence; tout à coup ses traits se décomposent,
se couvrent de la pâleur de la mort; puis la mori-
bonde retombe sans vie sur son lit.
« Le lendemain, Mlle R... parut fort triste
devant D..., qui la pria de lui faire connaître la
cause de son chagrin; elle lui raconta dans tous
ses détails le songe qui l'avait si fortement tour-
mentée. D..., la trouvant dans cette disposition
d'esprit, la pressa contre son cœur en lui
avouant que la nouvelle n'était que trop vraie,
que sa mère venait de mourir; il n'entra pas
dans d'autres explications.
« Quelques mois après, Mlle II..., profitant
de l'absence de son oncle pour mettre en ordre
ses papiers auxquels, comme beaucoup d'autres
savants, il n'aimait pas qu'on touchât, trouva
une lettre racontant à son oncle les circon-
stances de la mort de sa mère. Quelle ne fut
pas sa surprise en y lisant toutes les particula-
rités de son rêve! »
Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là
une explication satisfaisante? Dans tous les cas,
c'est une explication qui n'explique rien du tout.
Une foule d'ignorants, de tout âge et de tous
métiers, rentiers, commerçants ou députés, scep-
tiques par tempérament ou par genre, déclarent
CIEL i:t tkrhf. 10.>
simplement qu'ils ne croient pas à toutes ces his-
toires et qu'il n'y a en tout cela rien de vrai. Ce
n'est pas là, non plus, une solution bien sérieuse.
Les esprits accoutumés à l'étude ne peuvent se
contenter d'une dénégation aussi légère.
Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas
l'admettre, lors même que, dans l'état actuel de
nos connaissances, il est impossil^le de l'expli-
quer.
Certes, les annales médicales témoignent qu'il
y a vraiment des hallucinations de plus d'un
genre et que certaines organisations nerveuses
en sont dupes. Mais de là à conclure que tous
les phénomènes psycho-biologiques non expli-
qués sont des hallucinations, il y a un abîme.
L'esprit scientifique de notre siècle cherche
avec raison à dégager tous ces faits des brouil-
lards trompeurs du surnaturalisme, attendu qu'il
n'y a rien de surnaturel et que la nature, dont
le royaume est infini, embrasse tout. Depuis
quelques années, notamment, une société scien-
tifique spéciale s'est organisée en Angleterre
pour l'étude de ces phénomènes, la « Society-
for psychical Research » ; elle a à sa tête
quelques-uns d'entre les plus illustres savants
d'Outre-Manche et a déjà fourni des publications
importantes. Ces phénomènes de vision à distance
sont classés sous le titre général de Télépathie
ID4 URANIE
(njXe, loin, -iOs;, sensation). Des enquêtes rigou-
reuses sont faites pour en contrôler les témoi-
gnages. La variété en est considérable. Feuil-
letons un instant ensemble l'un de ces recueils* et
détachons-en quelques documents bien dûment
et bien scientifiquement établis.
Dans le cas suivant, observé récemment, lob-
servateur était absolument éveillé, comme vous
et moi en ce moment. 11 s'agit d'un certain
iM. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre).
Voici cette curieuse révélation, écrite par l'obser-
vateur lui-même.
« Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma
femme et moi, dans la famille de mafemmeà South-
port, laissant mes parents en parfaite santé selon
toute apparence. Le lendemain, dans l'après-midi,
nous étions partis pour une promenade au bord
de la mer, lorsque je me trouvai si profondément
triste qu'il me fut impossible de m'intéresser à quoi
que ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à
rentrer.
« Tout d'un coup ma femme manifesta un cer-
tain sentiment de peine et me dit qu'elle se
I. Pliantasms of Ihc livmg, par E. Gurney et Pr. Myers,
professeurs à TUnivcrsité de Cambridg-e, et Frank Pod-
more, Londres, 1886. La « Society for Psychical Research ■
a pour Président le professeur Balfour Stewart, de la So-
ciété royale de Londres.
('in:r. irr terrf. i.->.-^
rendait dans la chambre de sa mère pour quel-
ques minutes. Un instant après, je me levai moi-
même de mon iiiuteuil et passai au salon.
c; Une dame, habillée comme si elle devait sor-
tir, arriva près de moi, venant de la chambre à cou-
cher voisine. Je ne remarquai pas ses traits, parce
qu'elle ne regardait pas de mon côté; pourtant im-
médiatement je lui adressai la parole en la saluant,
mais je ne me souviens plus de ce que je lui dis.
« Au mcMiie instant et tandis qu'elle passait
ainsi devant moi, ma femme revenait de la
chambre de sa mère et passait juste à Tendroit où
je voyais cette dame, sans paraître la remarquer.
Je m'écriai aussitôt avec un vif sentiment de sur-
prise : « Quelle est donc cette dame que vous
venez de croiser à Tinstant? — Mais je n'ai croisé
personne! répliqua ma femme encore plus éton-
née que moi. — Comment, répliquai-je, vous ne
venez pas de voir à l'instant une dame qui vient
de passer là, juste où vous êtes, qui sort sans
doute de chez votre mère et qui doit être mainte-
nant au vestibule?"
« — C'est impossible, répondit-elle, il n y a
absolument que ma mère et nous en ce moment
dans la maison.
« En effet, aucune étrangère n'était venue et la
recherche que nous fîmes immédiatement n'aboutit
h aucun résultat.
l56 URANIE
« Il était alors huit heures moins dix minutes.
Le lendemain matin un télégramme nous annon-
çait la mort subite de ma mère par suite d'une
maladie de cœur, précisément à la môme heure.
Elle était alors dans la rue et vêtue exactement
comme l'inconnue qui était passée devant moi. »
Tel est le récit de l'observateur. L'enquête faite
par la Société des Recherches psychiques a démon-
tré l'absolue authenticité et la concordance des
témoignages. C'est là un fait tout aussi positif
qu'uneobservation météorologique, astronomique,
physique ou chimique. Comment l'expliquer?
Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique
scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par
ce mot?-
Autre cas encore :
. M. Frederick Wingfield, habitant Belle-Isle en
Terre (Côtes-du-Nord), écrit que le 25 mars 1880,
s'étant couché assez tard après avoir lu une partie
de la soirée, il rêva que son frère, habitant le
comté d'Essex en Angleterre, était auprès de lui,
mais qu'au lieu de répondre à une question qu'il
lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa
chaise et s'en alla. L'impression avait été si vive
que le narrateur s'élança, à moitié endormi, hors
de son lit, et se réveilla au moment où il mettait le
pied sur la descente de lit et appelait son frère.
Trois jours après, il recevait la nouvelle que son
Cl KL i:t riiRKi: ir>;
frère venait d'être tué, d'une chute de cheval, le
même jour, 25 mars 1880, dans la soirée (à huit
heures et demie), quelques heures avant le rêve
qui vient d'être rapporté.
Une enquête a démontré que la date de cette
mort est exacte et que l'auteur de ce récit avait
écrit son rêve sur un agenda à la date même de
l'événement, et non après coup.
Autre cas encore :
« M. S... et M. L..., employés tous les deux
dans une administration, étaient depuis huit ans
en intimes relations d'amitié. Le lundi 19 mars
i883, L..., en allant à son bureau, eut une
indigestion; alors il entra dans une pharma-
cie où on lui donna un médicament. Le jeudi
suivant, il n'était pas mieux; le samedi de
cette même semaine, il était encore absent du
bureau.
Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant
mal à la tête; il dit à sa femme qu'il avait trop
chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux
mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se
coucha, et une minute après, il vit son ami L..o
debout devant lui, vêtu de ses vêtements habituels.
S... nota même ce détail de l'habillement de L...
que son chapeau avait un crêpe noir, que son
pardessus n'était pas boutonné et qu'il tenait une
canne à la main. L... regarda fixement S... et
i58
TRAME
passa, s... alors se rappela la phrase qui est dans
le livre de Job : « Un esprit passa devant ma face,
et le poil de ma chair se hérissa ». A ce moment,
il sentit un frisson lui parcourir le corps et ses
cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa
femme : « Quelle heure est-il r » Celle-ci lui ré-
pondit : « Neuf heures moins douze minutes ».
Il lui dit : « Si je vous le demande, c'est parce
que L.., est mort: je viens de le voir ». Elle essaya
de lui persuader que c'était une pure illusion;
mais il assura de la façon la plus formelle qu'au-
cun raisonnement ne pourrait le faire changer
d opinion. »
Tel est le récit fait par iM. S.... 11 n'apprit la mort
C\K\. ET TKRKE
ICC)
de son ami L... que le lendemain dimanche, à
trois heures de Taprès-midi.
L... était etlectivement mort le samedi soir, vers
neuf heures moins dix minutes.
On peut rapprocher de cette relation révénc-
ment historique rapporté par Agrippa d'Aubigné
au moment de la mort du cardinal de Lorraine :
« Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 15-4,
y mourut Charles, cardinal de Lorraine. La reine
(Catherine de Médicis) s'estoit mise au lit de meil-
l6o URANIE
leure heure que de coutume, aiant à son coucher
entre autres personnes de marque le roi de Na-
varre, Tarchevéque de Lyon, les dames de Retz,
de Lig-nerolies et de Saunes, deux desquelles ont
conlirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de
donner le bon soir, elle se jetla d'un tressant sur
son chevet, mit les mains au devant de son visage
et avec un cri violent appela à son secours ceux
qui Tassistoient, leur voulant monstrer au pied du
lit le cardinal qui lui tendoit la main. Elle s'escria
plusieurs fois : « Monsieur le cardinal, je n'ai que
faire avec vous. » Le roi de Navarre envoie au
mesme temps un de ses gentils hommes au logis
du cardinal, qui rapporta comment il avoit expiré
au mesme point. »
Dans son livre sur « Thumanilé posthume » pu-
blié en i832, Adolphe d'Assier se porte garant de
l'authenticité du fait suivant, qui lui a été rapporté
par une personne de Saint-Gaudens comme lui
étant arrivé à elle-même.
« J'étais encorejeune fille, dit-elle, et je couchais
avec ma sœur, plus âgée que moi. Un soir nous
venions de nous mettre au lit et de souffler la bou-
gie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint,
éclairait encore faiblement la chambre. En tour-
nant les yeux du côté du foyer, j'aperçois, à ma
grande surprise, un prêtre assis devant la che-
minée et se chauffant. 11 avait la corpulence, les
CIEL ET TLRRE l()I
traits et la tournure d'un de nos oncles qui habi-
tait aux environs et qui était archiprêtre. Je lis
part aussitôt de mon observation à ma sieur.
Cette dernière regarde du côté du foyer, et voit
la même apparition. Elle reconnaît également
notre oncle l'archiprêtre. Une frayeur indicible
s'empare alors de nous et nous crions : Au se-
cours! de toutes nos forces. Mon père, qui dormait
dans une pièce voisine, éveillé par ces cris
désespérés, se lève en toute hâte, et arrive
aussitôt une bougie à la main. Le fantôme avait
disparu; nous ne voyions plus personne dans
la chambre. Le lendemain, nous apprin:es par
une lettre que notre oncle l'archiprêtre était mort
dans la soirée. »
Autre fait encore, rapporté par le môme disciple
d'Auguste Comte et consigné par lui pendant son
séjour à Rio-dc-Janeiro.
C était en i858; on s'entretenait encore, dans la
colonie française de cette capitale, d'une appari-
tion singulière qui avait eu lieu quelques années
auparavant. Une famille alsacienne, composée du
mari, de la femme et d'une petite fille encore en
bas âge, faisait voile pour Rio-Janeiro, où elle
allait rejoindre des compatriotes établis dans cette
ville. La traversée étant longue, la femme devint
malade, et faute sans doute de soins ou d'une ali-
mentation convenable, succomba avant d'arriver.
21
102 URANIE
Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta
longtemps dans cet état, et lorsqu'elle eut repris
ses sens, dit à son mari, qui veillait à ses cô-
tés : « Je meurs contente, car maintenant je suis
rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de
Rio-Janeiro, j'ai rencontré la rue et la maison
de notre ami Fritz, le charpentier. Il était sur
le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite;
je suis sûre qu'à ton arrivée il la reconnaîtra et
en prendra soin. Le mari fut surpris de ce récit,
sans toutefois y attacher d'importance. Le môme
jour, à la même heure, Fritz le charpentier,
l'Alsacien dont !je viens de parler, se trouvait
sur le seuil de la porte de la maison qu'il habi-
tait à Rio-Janeiro, lorsqu'il crut voir passer dans
la rue une de ses compatriotes tenant dans ses
bras une petite fille. Elle le regardait d'un
air suppliant, et semblait lui présenter l'enfant
qu'elle portait. Sa figure, qui paraissait d'une
grande maigreur, rappelait néanmoins les traits
de Latta, la femme de son ami et compatriote
Schmidt. L'expression de son visage, la singula-
rité de sa démarche, qui tenait plus de la vision
que de la réalité, impressionnèrent vivement Fritz.
Voulant s'assurer qu'il n'était pas dupe d'une illu-
sion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait
dans la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et
de la même localité.
ri El. KT TKRRE l63
a Reg'arde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une
femme dans la rue, tenant un enfant dans ses bras,
et ne dirait-on pas que c'est Latta, la femme de
notre pays Schmidt>
— Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas
bien », répondit l'ouvrier.
Fritz n'en dit pas davantage; mais les diverses
circonstances de cette apparition réelle ou imagi-
naire se gravèrent fortement dans son esprit, no-
tamment l'heure et le jour. A quelque temps de là
il voit arriver son compatriote Schmidt portant
une petite fille dans ses bras. La visite de Latta se
retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt
eût ouvert la bouche il lui dit :
« Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est
morte pendant la traversée, et avant de mourir
elle est venue me présenter sa petite fille pour que
j'en prenne soin. Voici la date et l'heure. »
C'étaient bien le jour et le moment consignés
par Schmidt à bord du navire.
Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de
la Magie, publié en 1864, Gougenot des Mousseaux
rapporte le fait suivant, qu'il certifie comme abso-
lument authentique.
Sir Robert Bruce, de Tillustre famille écossaise
de ce nom, est second d'un bâtiment; un jour il
vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à des
calculs, il croit voir son capitaine assis à son pu-
i64
URANIE
pitre, mais il regarde avec attention, et celui qu'il
aperçoit est un étranger dont le regard froidement
arrêté sur lui 1 étonnait. Le capitaine, près duquel
il remonte, s'aperçoit de son étonnement, et Fin-
terroge :
« Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit
Bruce.
CIEL ET T1:RRE
i65
— Personne.
— Si, il y a quelqu'un; est-ce un étrang-cr?-'... et
comment >
— Vous rêvez... ou vous raillez.
— Nullement; veuillez descendre et venir voir. »
On descend, el personne n'est assis devant le
pupitre. Le navire est fouillé en tout sens; il ne
s'y rencontre aucun étranger.
« Cependant celui que j'ai vu écrivait sur votre
ardoise : son écriture doit y être restée », dit
Bruce.
On regarde l'ardoise; elle porte ces mots :
« Steer to the north-west », c'est-à-dire : « Gou-
vernez au nord-ouest ».
l66 URANIE
« Mais cette écriture est de vous ou de quelqu'un
du bord?
— Non. »
Chacun est prié d'écrire la môme phrase, et
nulle écriture ne ressemble à celle de l'ardoise.
« Eh bien, obéissons au sens de ces mots; gou-
vernez le navire au nord-ouest, le vent est bon et
permet de tenter l'expérience. »
Trois heures après, la vigie signalait une mon-
tagne de glace et voyait, y attenant, un vaisseau
de Québec, démantelé, couvert de monde, cinglant
vers Liverpool, et dont les passagers furent ame-
nés par les chaloupes du bâtiment de Bruce.
Au moment où l'un de ses hommes gravissait le
flanc du vaisseau libérateur, Bruce tressaillit et
recula, fortement ému. Il venait de reconnaître
l'étranger qu'il avait vu traçant les mots de Tar-
doise. Il raconte à son capitaine le nouvel inci-
dent.
« Veuillez écrire « Steer to the north-west » sur
cette ardoise », dit au nouveau venu le capitaine, lui
présentant le côté qui ne porte aucune écriture.
L'étranger trace les mots demandés.
« Bien, vous reconnaissez là votre main courante?
dit le capitaine, frappé de l'identité des écritures.
— Mais vous m'avez vu vous-même écrire! Vous
serait-il possible d'en douter? »
Pour toute réponse le capitaine retourne l'ar-
CIEL ET TERRE l6'
doise, et 1 étranger resteconfondu voyant des deux
côtés sa propre écriture.
« Aviez-vous rêvé que vous écriviez sur cette
ardoise?- dit, à celui qui vient d'écrire, le capitaine
du vaisseau naufragé.
— Non, du moins je n'en ai nul souvenir.
— Mais que faisait à midi ce passager? demande
à son confrère le capitaine sauveur.
— Étant très fatigué, ce passager s'endormit
profondément, et autant qu'il m'en souvient, ce
fut quelque temps avant midi. Une heure au plus
après, il s'éveilla, et me dit : « Capitaine, nous serons
sauvés, aujourd'hui même! » Ajoutant : << J'ai rêvé
que j'étais à bord d'un vaisseau et qu'il venait à
notre secours. » Il dépeignit le bâtiment et son
gréement; et ce fut à notre grande surprise, lorsque
vous cinglâtes vers nous, que nous reconnûmes,
l'exactitude de la description. Enfin ce passager
dit à son tour : « Ce qui me semble étrange, c'est
que ce que je vois ici me paraît familier, et cepen-
dant je n'y suis jamais venu. »
Le baron Dupotet, dans son cours de « Magné-
tisme animal », rapporte, d'autre part encore, le
fait suivant, publié en i8i4par le célèbre lungStil-
ling, qui le tenait de l'observateur môme, le baron
de Suiza, chambellan du roi de Suède.
Rentrant chez lui en été vers minuit, heure à
laquelle il fait encore assez clair en Suède pour
i68
URANIE
qu'on puisse lire Fimpression la plus fine. « Comme
j'arrivai, dit-il, dans mon domaine, mon père vint
à ma rencontre devant l'entrée du parc; il était
vêtu comme d*habi-
tude, et il tenait à la
main une canne
que mon frère
avait sculptée.
Je le saluai
et nous con-
versâmes
longtemps
ensemble.
Nous ar-
riva m es
ainsi jus-
qu'à la
maison et
à l'entrée
de sa
chambre.
En y entrant, je
vis mon père
déshabillé; au
même instant
l'apparition s'était évanouie ; peu de temps après,
mon père s'éveilla et me regarda d'un air d'in-
terrogation : « Mon cher Edouard, n;e dit-il.
CIEL i:t terre
169
Dieu soit boni de ce que je te vois sain et sauf,
car j'ai été bien tourmenté, à cause de toi, dans
mon rêve; il me semblait que tu étais tombé dans
l'eau, et que tu étais en danger de te noyer. » Or
ce jour-là, ajouta le baron, j'étais allé avec un de
mes amis à la rivière pour pêcher des crabes, et
je faillis être entraîné
par le courant. Je ra
contai à mon père qii
j'avais vu son ap-
parition à l'entrée
du domaine, et que
nous avions eu en-
semble une longue
conversation, lime
répondit qu'il ar-
rivait souvent des faits
semblables. » '^'
On voit dans ces divers récits des apparitions
spontanées et des apparitions pour ainsi dire pro-
voquées par le désir ou par la volonté. La sug-
gestion mentale peut-elle donc allerjusque-làr-Les
auteurs du livre Phantasms of the Living, dont
nous parlions plus haut, répondent aftirmative-
ment par sept exemples suffisamment attestés,
parmi lesquels j'en offrirai encore un à l'attention
de mes lecteurs. Le voici.
« Le rév. C. Godfrey, demeurant à Eastbourne,
170 l'RANIE
dans le canton de Sussex, ayant lu un récit d'ap-
parition prcmcditée, en fut si frappé qu'il résolut
d'en faire l'essai à son tour. Le 1 5 novembre 1886,
vers onze heures du soir, il dirigea toute la force
d'imagination et toute la tension de volonté dont
il était capable sur l'idée d'apparaître à une
dame de ses amies, en se tenant debout au pied
de son lit. L'effort dura environ huit minutes,
après quoi M. Godfrey se sentit fatigué et s'endor-
mit. Le lendemain, la dame qui avait été le sujet
de Texpérience vint de son propre mouvement ra-
conter à M. Godfrey ce qu'elle avait vu. Invitée à
en fixer le souvenir par écrit, elle le fit en ces
termes : « La nuit dernière, je me réveillai en sur-
saut, avec la sensation que quelqu'un était entré
dans ma chambre. J'entendis également un bruit,
mais je supposai que c'étaient les oiseaux dans le
lierre, hors de la fenêtre. J'éprouvai ensuite comme
une inquiétude et un vague désir de sortir de la
chambre et de descendre au rez-de-chaussée. Ce
sentiment devint si vif que je me levai enfin ; j'al-
lumai une bougie et je descendis dans l'intention
de prendre quelque chose pour me calmer. En re-
montant à ma chambre, je vis M. Godfrey, debout
sous la grande fenêtre qui éclaire l'escalier. 11 était
habillé comme à l'ordinaire et avait l'expression
quejai remarquée chez lui lorsqu'il regarde très
attentivement quelque chose. 11 était là immobile,
CIEL ET TERRI- I"!
tandis que, tenant la lumière levée, je le rei^ai'dais
avec une extrême surprise. Cela dura trois ou
quatre secondes, après quoi, comme je continuais
à monter, il disparut. Je n'étais point ciïrayée,
mais très agitée, et je ne pus me rendormir. »
M. Godfrey pensa judicieusement que Texpé-
rience à laquelle il s'était livré prendrait beaucoup
plus d'importance si elle se répétait. Une seconde
tentative manqua, mais la troisième réussit. Bien
entendu que la dame sur laquelle il opérait n'était
pas plus prévenue de son intention que la première
fois. « La nuit dernière, écrit-elle, mardi 7 dé-
cembre, je montai me coucher à dix heures et
demie, je fus bientôt endormie. Soudainement,
j'entendis une voix qui disait : « Réveillez-vous! »
et je sentis une main qui se posait sur le côté
gauche de ma tête. (L'intention de M. Godfrey,
cette -fois-ci, avait été de faire sentir sa présence
par la voix et le toucher.) Je fus aussitôt complè-
tement éveillée. Il y avait dans la chambre un son
curieux, comme celui d'une guimbarde. Je sentais
en même temps comme une haleine froide qui m'en-
veloppait; mon cœur se mit à battre violemment,
et je vis distinctement une figure penchée sur moi.
La seule lumière qui éclairât la chambre était
celle d'une lampe à l'extérieur, formant une longue
raie lumineuse sur la muraille au-dessus de la
table de toilette; cette raie était particulièrement
172 URANIR
obscurcie par la figure. Je me retournai vivement,
et la main eut l'air de retomber de ma tôte sur
l'oreiller, à côté de moi. La figure était inclinée au-
dessus de moi, et je la sentais appuyée contre le
côté du lit. Je vis le bras reposant tout le temps
sur l'oreiller. J'apercevais le contour du visage,
mais comme obscurci par un brouillard. Il devait
ôtre environ minuit et demi. La figure avait
légèrement écarté le rideau, mais j'ai reconnu
ce matin qu'il pendait comme d'habitude. Nul
doute que la figure ne fût celle de M. Godfrey;
je le reconnus à la tournure des épaules et à la
forme du visage. Pendant tout le temps qu'il
resta là, il régnait un courant d'air froid à travers
la chambre, comme si les deux fenôtres eussent
été ouvertes. »
Ce sont là des faits.
Dan rétat actuel de nos connaissances, il serait
absolument téméraire d'en chercher l'explication.
Notre psychologie n'est pas assez avancée. Il y a
bien des choses que nous sommes forcés d'admettre
sans pouvoir en aucune façon les expliquer. Nier
ce qu'on ne peut expliquer serait de la pure dé-
mence. Expliquait-on le système du monde il y a
mille ans? Aujourd'hui même, expliquons-nous
l'attraction? Mais la science marche, et son pro-
grès sera sans fin.
Connaissons-nous toute l'étendue des facultés
CI KL KT Tl-RRl-
1-3
humaines? Oifil y ait dans la nalure dos forces
encore inconnues de nous, comme Tétait, par
exemple, rélectricité il y a moins d'un siècle, qu'il
y ait dans l'univers d'autres êtres, doués d'autres
sens et d'autres facultés, c'est ce dont le penseur
ne peut douter un seul instant. Mais l'homme ter-
restre lui-môme nous est-il complètement connu?
Il ne le semble pas.
Il y a des faits dont nous sommes forcés de re-
connaître la réalité sans pouvoir en aucune façon
les expliquer.
174 URANIE
La vie de Swedenborg en offre trois de cet
ordre. Laissons de côté, pour le moment, ses vi-
sions planétaires et sidérales, qui paraissent plus
subjectives qu'objectives; remarquons en pas-
sant que Swedenborg était un savant de premier
ordre en géologie, en minéralogie, en cristallogra-
phie, membre des académies des sciences d'Upsal,
Stockholm et Saint-Pétersbourg, et contentons-
nous de rappeler les trois faits suivants :
Le 19 juillet 1759, revenant d'un voyage en
Angleterre, ce philosophe prit terre à Gottenbourg
et alla diner chez un certain William Costel, où la
société était nombreuse. « Le soir à six heures,
M. de Swedenborg, qui était sorti, rentra au salon,
pâle et consterné, et dit qu'à l'instant môme un in-
cendie venait d'éclater à Stockholm, au Sùdermoln,
dans la rue qu'il habitait, et que le feu s'étendait
avec violence vers sa maison. 11 sortit de nouveau,
et revint, se lamentant que la maison d'un de ses
amis venait d'être réduite en cendres et que la
sienne courait le plus grand danger. A huit heures,
après une nouvelle sortie, il dit avec joie : « Grâce
« à Dieu, l'incendie s'est éteint à la troisième
« porte qui précède la mienne. »
« La nouvelle s'en répandit dans toute la ville,
qui s'en émut d'autant plus que le gouverneur y
avait porté attention et que beaucoup de personnes
étaient en souci de leurs biens ou de leurs amis....
CIKL i: T THRRI-:
I-:)
Deux jours après, le courrier voyiû apporta de
Stockholm le rapport sur l'incendie : il n'y avait
aucune ditlerence entre ses indications et celles que
Swedenborg avait données; lincendie avait été
éteint à huit heures.
Cette relation a été écrite par l'illustre Emma-
nuel Kant, qui avait voulu faire une enquête sur
le fait, et qui ajoute : « Que peut-on alléguer contre
l'authenticité de cet événement? »
Or Gottenbourg est à deux cents kilomètres de
Stockholm.
Swedenborg était alors dans sa soixante-dou-
zième année.
Voici le second fait.
i:-6 L'RANIE
En 1761, Mme de Marteville, veuve d'un ministre
de Hollande à Stockholm, reçoit d'un créancier de
son mari la réclamation d'une somme de vingt-cinq
mille florins de Hollande (cinquante mille francs),
qu'elle savait avoir été payée parson mari, et dont
le nouveau payement la mettait dans le plus grand
embarras, la ruinait presque. Il lui était impossible
de retrouver la quittance.
Elle va rendre visite à Swedenborg, et, huit
jours après, elle voit en songe son mari qui lui
indique le meuble où se trouve la quittance avec
une épingle à cheveux garnie de vingt diamants,
qu'elle croyait perdueaussi. « C'était à deux heures
du matin. Pleine de joie, elle se lève et trouve le
tout à la place indiquée. S'étant recouchée, elle
dort jusqu'à neuf heures. Vers onze heures, M. de
Swedenborg se fait annoncer. Avant d'avoir rien
appris de ce qui était arrivé, il raconta que dans
la nuit précédente il avait vu l'esprit de M. de Mar.
teville qui lui avait déclaré qu'il se rendait auprès
de sa veuve. »
Voici le troisième fait.
Au mois de février 1772, étant à Londres, il
envoya un billet au révérend John Wesley (fonda-
teur de la communion des Wesleyens) pour lui dire
qu'il serait charmé de faire sa connaissance. L'ar-
dent prédicateur reçut ce billet au moment où il
allait partir pour une mission, et répondit qu'il
CIKL ET TKRRr:
profiterait de cette gracieuse permission pour lui
rendre visite au retour de cette absence qui devait
être d'environ six mois. Swedenborg répondit :
« qu'en ce cas, ils ne se verraient pas dans ce
monde, le 29 mars prochain devant être le jour de
sa mort » .
Swedenborg mourut, en effet, à la date indiquée
par lui plus d'un mois d'avance.
Ce sont là trois faits dont il n'est pas possible de
nier l'authenticité, mais que dans l'état actuel de
nos connaissances personne ne voudrait assuré-
ment se charger d'expliquer.
Nous pourrions multiplier indéfiniment ces rela-
tions authentiques. Les faits analogues à ceux qui
ont été rapportés plus haut de communications à
distance soit au moment de la mort, soit dans l'état
normal de la vie, ne sont pas tellement rares —
sans être pourtant bien fréquents — que chacun
de nos lecteurs n'en ait entendu citer, et peut-être
observé lui-même, en plus d'une circonstance.
D'ailleurs, les expériences faites dans les domaines
du magnétisme témoignent également qu'en cer-
tains cas psychologiques déterminés un expéri-
mentateur peut agir sur son sujet à distance, non
pas seulement à quelques mètres, mais à plusieurs
kilomètres et même à plus de cent kilomètres de
distance, selon la sensibilité et la lucidité du sujet
et sans doute aussi selon l'intensité de la volonté
23
178 IRANin
du magnétiseur. D'autre part encore, l'espace n est
pas ce que nous croyons. La distance de Paris à
Londres est grande pour un marcheur, et elle était
même infranchissable'avant l'invention des bateaux:
elle est nulle pour l'électricité. La distance de la
Terre à la Lune est grande pour nos modes actuels
de locomotion : elle est nulle pour l'attraction . En
fait, au point de vue de l'absolu, l'espace qui nous
sépare de Sirius n'est pas une plus grande partie
de l'infini que la distance de Paris à Versailles ou
de votre œil droit à votre œil gauche.
11 y a plus encore : la séparation qui nous semble
exister entre la Terre et la Lune, ou entre la Terre
et Mars, ou même entre la Terre et Sirius, n'est
qu'une illusion due à l'insuffisance de nos percep-
tions. La Lune agit constamment sur la Terre et
la remue perpétuellement. L'attraction de Mars est
également sensible pour notre planète, et à notre
tour nous dérangeons Mars dans son cours en su-
bissant l'influence de la Lune. Nous agissons sur
le Soleil lui-même et le faisons mouvoir, comme si
nous le touchions. Kn vertu de l'attraction, la
Lune fait tourner mensuellement la Terre autour
de leur centre commun de gravité, point qui voyage
à 1700 kilomètres au-dessous de la surface du
globe, la Terre fait tourner le Soleil annuellement
autour de leur centre commun de gravité, situé à
456 kilomètres du centre solaire; tous les mondes
CI KL ET Ti-iun: 179
ag-issent perpctucllemcnt les uns sur les autres, de
sorte qu'il n'y a pas d'isolement, de séparation
réelle entre eux. Au lieu d'être un vide séparant
les mondes les uns des autres, l'espace est plutôt
un lien de communication. Or si l'attraction établit
ainsi une communication réelle, perpétuelle, active
et indiscutable, constatée par la précision des ob-
servations astronomiques, entre la Terre et ses
sœurs de l'immensité, on ne voit pas trop de quel
droit de prétendus positivistes pourraient déclarer
que nulle communication ne soit possible entre
deux êtres plus ou moins éloignés l'un de l'autre,
soit sur la Terre, soit même sur deux mondes
différents.
Deux cerveaux qui vibrent à l'unisson, à plusieurs
kilomètres de distance, ne peuvent-ils être émus
par une même force psychique? L'émotion partie
d'un cerveau ne peut-elle, à travers l'éther, de même
que l'attraction, aller frapper le cerveau qui vibre
à une distance quelconque, de même qu'un son, à
travers une pièce, va faire vibrer les cordes d'un
piano ou d'un violon? N'oublions pas que nos
cerveaux sont composés de molécules qui ne se
touchent pas et qui sont en vibration perpétuelle.
Et pourquoi parler de cerveaux? La pensée, la
volonté, la force psychique, quelle que soit sa na-
ture, ne peut-elle agir à distance sur un être qui lui
est attaché par les liens sympathiques et indisso-
l8o URANIE
lubies de la parenté intellectuelle? Les palpitations
d'un cœur ne se transmettent-elles pas subitement
au cœur qui bat à l'unisson du nôtre?
Devons-nous admettre, dans les cas d'apparition
signalés plus haut, que Tespritdu mort ait réellement
pris une forme corporelle dans le voisinage de
lobservateui ? Dans la plupart des cas, cette hypo-
thèse ne parait pas nécessaire. Pendant nos rêves,
nous croyons voir des personnes qui ne sont pas
du tout devant nos yeux, d'ailleurs fermés. Nous
les voyons parfaitement, aussi bien qu'au grand
jour; nous leur parlons, nous les entendons, nous
conversons avec elles. Assurément, ce n'est ni
notre rétine ni notre nerf optique qui lesivoit, pas
plus que ce n'est notre oreille qui les entend. Nos
cellules cérébrales sont seules en jeu.
Certaines apparitions peuvent ôtre objectives,
extérieures, substantielles; d'autres peuvent être
subjectives : dans ce cas, l'être qui se manifeste
agirait à distance sur l'être qui voit, et cette influence
sur son cer\'eau déterminerait la vision intérieure,
laquelle parait extérieure, comme dans les rêves,
mais peut être purement subjective et intérieure.
De même qu'une pensée, un souvenir, éveille
dans notre esprit une image qui peut être très évi-
dente et très vive, de même un être agissant sur
un autre peut faire apparaître en lui une image qui
lui donnera un instant l'illusion de la réalité. On
CIEL ET TERRC l8l
obtient maintenant expérimentalement ces laits
dans les études d'hypnotisme et de sugii^estion,
études qui en sont encore à leurs débuts et pour-
tant donnent des résultats assurément dignes de
la plus haute attention, aussi bien au point de vue
psychologique qu'au point de vue physiologique.
Ce n'est pas la rétine qui est frappée par une réa-
lité effective, ce sont les couches optiques du cer-
veau qui sont excitées par une force psychique.
Cest l'être mental lui-même qui est impressionné.
De quelle façon> nous l'ignorons.
Telles sont les inductions les plus rationnelles
qui paraissent pouvoir être conclues des phéno-
mènes de l'ordre de ceux dont nous venons de
nous occuper, phénomènes inexpliqués, mais fort
anciens, car l'histoire de tous les peuples, depuis
la plus haute antiquité, en a conservé des exemples
qu'il serait difficile de nier ou d'effacer.
Mais quoi, dira-t-on, devons-nous, pouvons-
nous, dans notre siècle de méthode expérimentale
et de science positive, admettre qu'un mourant, ou
même un mort, puisse se communiquer?
Qu'est-ce qu'un mort >
Il meurt un être humain par chaque seconde, sur
l'ensemble du globe terrestre, soit environ 86400
par jour, soit environ 3i millions par an ou plus
de 3 milliards par siècle. En dix siècles, plus de
3o milliards de cadavres ont été livrés à la terre
82 URANIE
et rendus à la circulation générale sous forme de
produits divers, eau, gaz, vapeurs, etc. Si nous
tenons compte de la diminution de la population
humaine à mesure que nous remontons les âges
historiques, nous trouvons que depuis dix mille
ans deux cents milliards de corps humains au
moins ont clé formés de la terre et de ratmosphère,
par la respiration et V alimentation, et y sont re-
tournés. Les molécules d'oxygène, d'hydrogène,
d'acide carbonique, d'azote qui ont constitué ces
corps ont engraissé la terre et ont été rendues à
la circulation atmosphérique.
Oui, la Terre que nous habitons est aujourd'hui
formée en partie de ces milliards de ceneaux qui
ont pensé, de ces milliards d'organismes qui ont
vécu. Nous marchons sur nos aïeux comme ils
marcheront sur nous. Les fronts des penseurs, les
yeux qui ont contemplé, souri, pleuré, les bouches
qui ont chanté l'amour, les lèvres roses et les seins
de marbre, les entrailles des mères, les bras des
travailleurs, les muscles des guerriers, le sang des
vaincus, les enfants et les vieillards, les bons et les
méchants, les riches et les pauvres, tout ce qui a
vécu, tout ce qui a pensé, gît dans la même terre.
Il serait difficile aujourd'hui de faire un seul pas
sur la planète sans marcher sur la dépouille des
morts^; il serait difficile de manger et boire sans
réabsorber ce qui a déjà été mangé et bu des mil-
CIEL ET TERUR I<U
liers de fois, il serait diflicile de respirer sans s'in-
corporer le souille des morts. Les éléments consti-
tutifs des corps, puisés à la nature, sont revenus à
la nature, et chacun de nous porte en soi des
atomes ayant précédemment appartenu à d'autres
corps.
Eh bien! pensez-vous que ce soit cela toute Ihu-
manité? Pensez-vous qu'elle n'ait rien laissé de plus
noble, de plus grand, de plus spirituelr- Chacun de
nousnedonne-t-ilà l'univers, en rendant le dernier
soupir, que soixante ou quatre-vingts kilos de chair
et d'os qui vont se désagréger et retourner aux
éléments? L'âme qui nous anime ne demeure-t-elle
pas, au même titre que chaque molécule d'oxygène,
d'azote ou de fer> Et toutes les âmes qui ont vécu
n'existent-elles pas toujours?
Nous n'avons aucun droit d'affirmer que l'homme
soit uniquement composé d'éléments matériels, et
que la faculté de penser ne soit qu'une propriété
de l'organisation. Nous avons, au contraire, les
raisons les plus intimes d'admettre que l'âme est
une entité individuelle, et que c'est elle qui régit
les molécules pour organiser la forme vivante du
corps humain.
Que deviennent les molécules invisibles et
intangibles qui ont composé notre corps pendant
la vie? Elles vont appartenir à de nouveaux corps.
Que deviennent les âmes également invisibles et
184 URANIE
intangibles> On peut penser qu'elles se réincar-
nent, elles aussi, en de nouveaux organismes, cha-
cune suivant sa nature, ses facultés, sa destinée.
L'âme appartient au monde psychique. Sans
doute, il y a sur la Terre une quantité innombrable
d'âmes encore lourdes, grossières, à peine déga-
gées de la matière, incapables de concevoir les
réalités intellectuelles. Mais il en est d autres qui
vivent dans l'étude, dans la contemplation, dans la
culture du monde psychique ou spirituel. Celles-là
peuvent ne point rester emprisonnées sur la Terre,'
et leur destinée est de vivre de la vie uranique.
L'âme uranique vit, môme pendant ses incarna-
tions terrestres, dans le monde de l'absolu et du
divin. Elle sait que tout en habitant la Terre elle
est, en réalité, dans le ciel, et que notre planète
est un astre du ciel.
Quelle est la nature intime de Pâme, quels sont
ses modes de manifestation, quand sa mémoire
devient-elle permanente et maintient-elle avec cer-
titude l'identité consciente, sous quelle diversité
de formes et de substances peut-elle vivre, quelle
étendue d'espace peut-elle franchir, quel est l'ordre
de parenté intellectuelle qui existe entre les di-
verses planètes d'un même système, quelle est la
force germinatrice qui ensemence les mondes,
quand pourrons-nous nous mettre en communica-
tion avec les patries voisines, quand pénétrerons-
CIEL ET TERRE
185
nous le secret profond des destinées?' Mystère et
ignorance aujourd'hui. Mais V inconnu dliicr est
la vérité de demain.
Fait d'ordre historique et scientifique absolu-
ment incontestable : dans tous les siècles, chez
tous les peuples, et sous les apparences religieuses
les plus diverses, l'idée de l'immortalité repose
invulnérable au fond de la conscience humaine.
L'éducation lui a donné mille formes, mai-^^ elle ne
l'a pas inventée. Cette idée indéracinable existe
par elle-même. Tout être humain, en venant au
monde, apporte avec lui, sous une forme plus ou
moins vague, ce sentiment intime, ce désir, cette
espérance.
24
^. .^
II
[TER EXTATICUM CŒLESTE
Les heures, les jours que je consacrais à Tétude
de ces questions de psychologie et de télépathie
ne m'empêchaient pas d'observer Mars au téles-
cope et d'en prendre des dessins géographiques,
chaque fois que notre atmosphère, si souvent nua-
geuse, voulait bien me le permettre. D'ailleurs, on
peut reconnaître que non seulement toutes les
questions se touchent, dans l'étude de la nature et
dans les sciences, mais encore que l'astronomie et
la psychologie sont solidaires l'une de l'autre,
attendu que l'univers psychique a pour habitat
l'univers matériel, que l'astronomie a pour objet
l'étude des régions de la vie éternelle et que nous
l88 URANIE
ne pourrions nous former aucune idée de ces
régions si nous ne les connaissions pas astrono-
miquement. Que nous le sachions ou non, en fait,
nous habitons en ce moment môme une région du
Ciel, et tous les êtres, quels qu'ils soient, sont
éternellement citoyens du Ciel. Ce n est pas sans
une secrète divination des choses que Tantiquité
avait fait d'Uranie la muse de toutes les sciences.
Ma pensée avait donc été longuement occupée
d2 notre voisine la planète Mars, lorsqu'un jour,
dans une promenade solitaire à la lisière d'un
bois, après quelques chaudes heures de juillet,
m'étant assis au pied d'un bouquet de chônes, je
ne tardai pas à m'assoupir.
La chaleur était accablante, le paysage était
silencieux, la Seine semblait arrêtée comme un
canal au fond de la vallée. Je fus étrangement
surpris, en m'éveillant après un instant de somno-
lence, de ne plus reconnaître le paysage, ni les
arbres voisins, ni la rivière qui coulait au pied du
coteau, ni la prairie ondulée qui allait se perdre
au loin dans l'horizon. Le soleil se couchait, plus
petit que nous n'avons coutume de le voir. L'air
frémissait de bruits harmonieux inconnus à la
Terre, et des insectes grands comme des oiseaux
voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts
de gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé
par rétonnement comme par un ressort, et d'un
CI Kl. ET TKKRR 1 8g
bond si énergique que je me trouvai subitement
debout, me sentant d'une légèreté singulière. A
peine avais-je fait quelques pas, que plus de la
moitié du poids de mon corps me parut s'être
évaporée pendant mon sommeil; cette sensa-
tion intime me frappa plus profondément encore
que la métamorphose de la nature déployée sous
mes regards.
C'est à peine si j'en croyais mes yeux et mes
sens. D'ailleurs, je n'avais plus absolument les
mêmes yeux, je n'entendais plus de la même
manière, et je m'aperçus même dès ces premiers
instants que mon organisation était douée de plu-
sieurs sens nouveaux, tout différents de ceux de
notre harpe terrestre, notamment d'un sens ma-
gnétique, par lequel on peut se mettre en com-
munication d'un être à l'autre sans qu'il soit
nécessaire de traduire ses pensées par des paroles
audigibles : ce sens rappelle celui de l'aiguille
aimantée qui, du fond d'une cave de l'Observ^a-
toire de Paris, frissonne et tressaille quand une
aurore boréale s'allume en Sibérie, ou quand une
explosion électrique éclate dans le Soleil.
L'astre du jour venait de s'éteindre dans un lac
lointain, et les lueurs roses du crépuscule pla-
naient au fond des cieux comme un dernier rêve
de la lumière. Deux Lunes s'allumèrent à diverses
hauteurs, la première en forme de croissant, au-
]gct URANIE
dessus du lac dans le sein duquel le Soleil avait
disparu; la seconde, en forme de premier quar-
tier, beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté
de l'Orient. Elles étaient très petites et ne rappe-
laient que de bien loin l'immense flambeau des
nuits terrestres. C'est comme à regret qu'elles
donnaient leur vive mais faible lumière. Je les
regardais tour à tour avec stupéfaction. Le plus
étrange peut-être encore, dans toute l'étrangeté
de ce spectacle, c'est que la Lune occidentale, qui
était environ trois fois plus grosse que sa com-
pagne de l'Est, tout en étant cinq fois moins large
que notre Lune terrestre, marchait dans le ciel
d'un mouvement très facile à suivre de l'œil, et
semblait courir avec vitesse de la droite vers la
gauche pour aller rejoindre à l'Orient sa céleste
sœur.
On remarquait encore, dans les dernières lueurs
du couchant qui s'éteignait, une troisième Lune,
ou, pour mieux dire, une brillante étoile. Plus
petite que le moindre des deux satellites, elle
n'offrait pas de disque sensible; mais sa lumière
était éclatante. Elle planait dans le ciel du soir
comme Vénus dans notre ciel lorsqu'aux jours de
son plus splendide éclat « l'étoile du berger » règne
en souveraine sur les indolentes soirées du prin-
temps aux tendres rêves.
Déjà les plus brillantes étoiles s'allumaient dans
CIEL ET TERRE \()\
les cieux; on reconnaissait Arcturus aux rayons
d'or, Vêga, si blanche et si pure, les sept astres
du septentrion, et plusieurs constellations zo-
diacales. L'étoile du soir, le nouveau Vesper,
rayonnait alors. dans la constellation des Pois-
sons. Après avoir étudié pendant quelques in-
stants sa situation dans le ciel, m'être orienté
moi-même d après les constellations, avoir exa-
miné les deux satellites et réfléchi à la légèreté
de mon propre poids, je ne tardai pas à être
convaincu que je me trouvais sur la planète Mars
et que cette charmante étoile du soir était... la
Terre.
Mes yeux s'arrêtèrent sur elle, imprégnés de
ce mélancolique sentiment d'amour qui serre
les fibres de notre cœur lorsque notre pensée
s'envole vers un être chéri dont une cruelle dis-
tance nous sépare; je contemplai longuement
cette patrie où tant de sentiments divers se mé-
langent et se heurtent dans les fluctuations de la
vie, et je pensai :
« Combien n'est-il pas regrettable que les
innombrables êtres humains qui habitent en ce
petit séjour ne sachent pas où ils sont I Elle est
charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée
par le Soleil, avec sa Lune plus microscopique
192
URANIE
encore, qui semble un point à côté d'elle. Portée
dans l'invisible par les lois divines de l'attraction,
atome flottant dans l'immense harmonie
des cieux, elle
occupe sa place
et plane là-haut
comme une île
angélique.Mais
ses habitants
l'ignorent. Sin-
gulière huma-
nité! Elle a
trouvé la Terre
trop vaste, s'est
partagée en
troupeaux
et passe son
temps à
s'entre - fu-
siller. Il y a,
dans cette île
céleste, autant
de soldats que
d'habitants! ils
se sont tous
armés les uns contre les autres, quand il eût été
si simple de vivre tranquillement, et trouvent
glorieux de changer de temps en temps les noms
CIEL ET TERRE
.93
dos pays et la coulcurdes drapeaux. C'est là Toc-
cupation favorite des nations et l'éducation pri-
mordiale des citoyens. Hors de là, ils emploient
leur existence à adorer la matière, llsn'apprécienl
pas la valeur intellectuelle, restent indifférents
aux plus merveilleux problèmes de la création et
vivent sans but. Quel dommage! Un habitant de
Paris qui n'aurait jamais entendu prononcer le
nom de cette cité ni celui de la France ne serait
pas plus étranger qu'eux dans leur propre patrie.
25
Ï94 TRAME
Ah! s'ils pouvaient voir la Terre d'ici, avec quel
plaisir ils y reviendraient et combien seraient
transformées toutes leurs idées générales et parti-
culières. Alors ils connaîtraient au moins le pays
qu'ils habitent; ce serait un commencement; ils
étudieraient progressivement les réalités sublimes
qui les environnent au lieu de végéter sous un
brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient
de la véritable vie, de la vie intellectuelle. »
« Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment
qu'il a laissé des amis dans ce bagne-là! »
Je n'avais point parlé. Mais j'entendis fort dis-
tinctement cette phrase qui semblait répondre à
ma conversation intérieure. Deux habitants de
Mars me regardaient, et ils m'avaient compris, en
vertu de ce sixième sens de perception magné-
tique dont il a été question plus haut. Je fus quel-
que peu surpris, et, l'avouerai-je? sensiblement
blessé de l'apostrophe : « Après tout, pensai-je,
j'aime la Terre, c'est mon pays, et j'ai du patrio-
tisme! »
Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les
deux ensemble.
« Oui, reprit l'un d'eux avec une bonté inat-
tendue, vous avez du patriotisme. On voit bien
que vous arrivez de la Terre. *
(•ii:i. i: r riciun- K)."^
Et le plus âgé ajouta :
« Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne
seront jamais ni plus intelligents ni moins aveu-
gles qu'aujourd'hui. Il y a déjà quatre-vingt mille
ans qu'ils sont là. Et, vous l'avouez vous-mêMne,
ils ne sont pas encore capables de penser.... Vous
êtes vraiment admirable de regarder la Terre avec
des yeux aussi attendris. C'est trop de naïveté. »
N'avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois,
sur votre passage, de ces hommes tout pénétrés
d'un imperturbable orgueil et qui se croient sin-
cèrement et inébranlablement au-dessus de tout le
reste du monde > Lorsque ces fiers personnages
se trouvent en face d'une supériorité, elle leur est
instantanément antipathique : ils ne la supportent
pas. Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède
(et dont vous n'avez eu tout à l'heure qu'une pâle
traduction), je me sentais fort supérieur à Thu-
manité terrestre, puisque je la prenais en pitié et
invoquais pour elle de meilleurs jours. Mais quand
ces deux habitants de Mars semblèrent me prendre
en pitié moi-même, et que je crus reconnaître en
eux une froide supériorité sur moi, je fus un ins-
tant l'un de ces ineptes orgueilleux ; mon sang ne
fit qu'un tour, et tout en me contenant par un
restant de politesse française, j'ouvris la bouche
pour leur dire :
— « Après tout, Messieurs, les habitants de la
196
l RANIE
Terre ne sont pas aussi stupides que vous parais-
sez le croire et valent peut-être mieux que vous. »
iVlalheureuscment, ils ne me laissèrent môme pas
commencer ma phrase, attendu qu'ils lavaient
devinée pendant qu'ellp se formait par la vibra-
tion des moelles de mon ccr\'eau.
« Permettez-moi de vous dire tout de suite,
fit le plus jeune, que votre planète est absolument
manquée, par suite d'une circonstance qui date
d'une dizaine de millions d'années. C'était au
temps de la période primaire de la genèse terres-
tre. 11 y avait déjà des plantes, et même des
plantes admirables, et dans le fond des mers
comme sur les rivages apparaissaient les pre-
CIEL ET TERRE
97
niiers animaux, les mollusques sans tête, sourds,
muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la
respiration sulfit aux arbres pour leur nourri-
ture complète et que vos ehcMies les plus ro-
bustes, vos cèdres les plus g-igantesques n'ont
jamais rien mang-é,
ce qui ne les a pas
empêchés de gran-
dir. Ils se nour-
rissent par la res-
piration seule. Le
malheur, la fatalité
a voulu qu'un pre-
mier mollusque
eût le corps tra-
versé par une
goutte d'eau plus
épaisse que le mi-
lieu ambiant.
Peut-être la trouva-
t-il bonne. Ce fut
l'origine du premier tube di-
gestif, qui devait exercer une action si funeste
sur l'animalité entière, et plus tard sur l'huma-
nité elle-même. Le premier assassin fut le mol-
lusque qui mangea.
« Ici, on ne mange pas, on n'a jamais mangé,
on ne mangera jamais. La création s'est dévelop-
IC)8 IRANIE
péc graduellement, paciliquement, noblement,
comme elle avait commencé. Les organismes se
nourrissent, autrement dit renouvellent leurs mo-
lécules, par une simple respiration, comme le font
vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un
petit estomac. Dans votre chère patrie, vous ne
pouvez vivre un seul jour qu'à la condition de
tuer. Chez vous, la loi de vie, c'est la loi de mort.
Ici, il n'est jamais venu à personne l'idée de tuer
même un oiseau.
« Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers.
Vous avez les bras pleins de sang. Vos estomacs
sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous
qu'avec des organismes aussi grossiers que ceux-
là vous puissiez avoir des idées saines, pures, éle-
vées,— je dirai môme (pardonnez ma franchise),
des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter
de pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et
ne vous bercez plus d'illusions aveugles trop
idéales pour un tel monde. »
— « Comment! m'écriai-je en l'interrompant,
vous nous refusez la possibilité d'avoir des idées
propres? Vous prenez les humains pour des ani-
maux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Vir-
gile, le Dante, Colomb, Bacon, Galilée, Pascal,
Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven, n'ont-ils
jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez
nos corps grossiers et repoussants : si vous aviez
rini, ET TFcuKK 19^
vu passer devant vous Hélène, Phrync, Aspasic,
Sapho, Clcopâtrc, Lucrèce Bonjia, Agnès Sorel,
Diane de Poitiers, Mari^ueritede N'alois, Borghèse,
Talien, Récamier, Georges et leurs admirables
rivales, vous penseriez peut-être d'une fac;on difie-
rente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-
moi de regretter que vous ne connaissiez la Terre
c]ue de loin. »
— « C'est ce qui vous trompe, j'ai habité cin-
quante ans ce monde-là. Cela m'a suffi, et je vous
assure que je n'y retournerai plus. Tout y est man-
qué, même... ce qui vous parait le plus charmant.
Vous imaginez-vous que sur toutes les Terres du
Ciel les fleurs donnent naissance aux fruits de la
même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel? Pour
moi, j'aime les primevères et les boutons de
rose. »
— « Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il
y a eu de grands esprits sur la Terre, et, vraiment,
d'admirables créatures. Ne peut-on se bercer de
l'espérance que la beauté physique et morale ira
en se perfectionnant de plus en plus, comme elle
l'a fait jusqu'ici, et que les intelligences s'éclaire-
ront progressivement? On ne passe pas tout son
temps à manger. Les hommes finiront bien, mal-
gré leurs travaux matériels, par consacrer chaque
jour quelques heures au développement de leur intel-
ligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus
200
URANIE
de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-
être aussi supprimeront-ils leurs puériles frontières
pour laisser régner Tharmonie et la fraternité. »
— « Non, mon ami, car s'ils le voulaient, ils le
feraient dès aujourd'hui. Or, ils s'en gardent bien.
L'homme terrestre
est un petit animal
qui, d'une part,
n'éprouve pas le
besoin de penser,
n'ayant môme pas
l'indépendance de
l'Ame, et qui,
d'autre part, aime
se battre et établit
carrément le droit
sur la force. Tel
est son bon plaisir
et telle est sa na-
ture. Vous ne ferezjamais
porter de pèches à un
buisson d'épines.
< Songez donc que les plus délicieuses beautés
terrestres auxquelles vous faisiez allusion tout à
l'heure ne sont que des monstres grossiers à côlé
de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de
Tair de nos printemps, des parfums de nos fleurs,
et sont si voluptueuses, dans le seul frémissement
ClEl. r-T TKRRK
20 1
de leurs ailes, dans ridéai baiser d'une bouche qui
ne niani^ea jamais, que si la Uéatrixdu Dante avait
été d'une telle nature, jamais rimmortel l'iorentin
n'eût pu écrire deux chants de sa Divine Comédie:
il eût commence par le l^aradis et n'en fût jamais
descendu. Songez que nos adolescents ont autant
de science innée que Pythagore, Archimède, Eu-
clide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin après
toutes leurs laborieuses études : nos douze sens (
nous mettent en communication directe avec Tuni- ^
26
Q
202 URANIE
vers ; nous sentons d'ici, à cent millions de lieues,
l'attraction de Jupiter qui passe; nous voyons à
l'œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons
l'arrivée d'une comète, et notre corps est imprégné
de l'électricité solaire qui met en vibration toute
la nature. Il n'y ajamais eu ici ni fanatisme reli-
gieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions inter-
nationales, ni guerres; mais, des ses premiers
jours, l'humanité, naturellement pacifique et
affranchie de tout besoin'matériel, a vécu indépen-
dante de corps et d'esprit, dans une constante
activité intellectuelle, s'élevant sans arrôt dans la
connaissance de la Vérité. Mais venez plutôt jus-
qu'ici. »
Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur
le sommet de la montagne, et arrivant en vue de
l'autre versant, j'aperçus une multitude de lumières
de diverses nuances voltigeant dans les airs.
C'étaient les habitants qui, la nuit, deviennent
lumineux quand ils le veulent. Des chars aériens,
paraissant formés de fleurs phosphorescentes,
conduisaient des orchestres et des chœurs; l'un
d'eux vint à passer près de nous et nous primes
place au milieu d'un nuage de parfums. Les sen-
sations que j'éprouvais étaient singulièrement
étrangères à toutes celles que j'avais goûtées sur
m: F, i:t ti:rki: 2(m
la Terre, et eetle première nuit sur Mai's passa
comme un rôve rapide, ear à l'aurore je me trou-
vais eneore dans le ehar aérien, diseourant avee
mes interloeuteurs, leurs amis et leurs indélinis-
sablcs compagnes. Quel panorama au lever du
soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais féeriques
s'élevaient sur des iles à la végétation orangée,
les eaux s'étendaient en limpides miroirs, et de
joyeux couples aériens descendaient en tourbil-
lonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous les
travaux matériels sontaccomplis par des machines
et dirigés par quelques races animales perfection-
nées, dont rintelligence est à peu près du même
ordre que celle des humains de la Terre. Les habi-
tants ne vivent que par l'esprit et pour l'esprit;
leur système nerveux est parvenu à un tel degré
de développement, que chacun de ces êtres, à la
fois très délicat et très fort, semble un appareil
électrique, et que leurs impressions les plus sen-
suelles, ressenties bien plus par leurs âmes que
par leurs corps, surpassent au centuple toutes
celles que nos cinq sens terrestres réunis peuvent
jamais nous offrir.... Une sorte de palais d'été,
illuminé par les rayons du soleil levant, s'ouvrait
au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine,
dont les ailes frémissaient d'impatience, posa son
pied délicat sur une touffe de fleurs qui s'élevait
entre deux jets de parfums. — « Retourneras-tu
204 URANIR
sur la Terre > » dit-elle en me tendant les bras.
— i( Jamais! » m'écriai-je... Et je m'élançai vers
elle...
Mais, du même coup, je me retrouvai, solitaire,
près de mon bois, sur le versant de la colline au
pied de laquelle serpentait la Seine aux replis
ondulcux.
Jamais!.., répétai-je, cherchant à ressaisir le
doux rôve envole. Où donc ctais-je? C était beau.
Le soleil venait de se coucher, et déjà la planète
Mars, alors très éclatante, s'allumait dans le ciel.
«Ah! fis-je, traversé par une lueur fugitive,
j'étais là! Bercées par la même attraction, les
deux planètes voisines se regardent à travers l'es-
pace transparent. N'aurions-nous pas, dans cette
fraternité céleste, une première image de l'éternel
voyage? La Terre n'est plus seule au monde. Les
panoramas de Tinfini commencent à s'ouvrir. Que
nous habitions ici ou à côté, nous sommes, non
les citoyens d'un pays ou d'un monde, mais, en
vérité, les citoyens du Ciel. »
m
LA PLANETE MARS
Avais-je été le jouet d'un rêve?
iMon esprit s'était-il réellement transporté sur
la planète Mars, ou bien étais-je dupe d'une illu-
sion absolument imaginaire ?
Le sentiment de la réalité avait été si vif, si
intense, et les choses que j'avais vues se trouvaient
si parfaitement conformes aux notions scientifi-
ques que nous possédons déjà sur la nature phy-
sique du monde martien, que je ne pouvais accep-
ter un doute à cet égard, tout en restant stupéfait
de ce voyage extatique et en m'adressant mille
questions qui se combattaient les unes les autres.
L'absence de Spero, dans toute cette vision,
206 URANIE
m'intriguait un peu. Je me sentais toujours si in-
timement attaché à son cher souvenir qu'il me
semblait que j aurais dû deviner sa présence, voler
directement vers lui, le voir, lui parler, l'entendre.
Mais le magnétisé de Nancy n'avait-il pas été lui-
même le jouet de son imagination, ou de la mienne,
ou de celle de l'expérimentateur? D'autre part, en
admettant môme que réellement mes deux amis
fussent réincarnés sur cette planète voisine, je me
répondais à moi-môme que Ton peut fort bien ne
pas se rencontrer en parcourant une môme ville
et, à plus forte raison, un monde. Et pourtant,
ce n'est assurément pas le calcul des probabilités
qu'il faudrait invoquer ici, car un sentiment d'at-
traction tel que celui qui nous unissait devait
modifier le hasard des rencontres et jeter dans la
balance un élément qui l'emportait sur tout le
reste.
Tout en discourant en moi-même, je rentrai à
mon observatoire de Juvisy où j'avais préparé
quelques batteries électriques pour une expérience
d'optique en correspondance avec la tour de
Montlhéry. Lorsque je me fus assuré que tout était
bien en ordre, je laissai à mon aide le soin de faire
les signaux convenus, de dix à onze heures, et je
partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle
je m'installais une heure plus tard. La nuit était
venue. Du haut de l'antique donjon, l'horizon est
riKL KT ti:ri<i: 207
parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur
toute sa circonférence, qui s'étend sur un rayon
de 20 à 25 kilomètres tout autour de ce point cen-
tral. Un troisième poste d'observation, situé à
Paris, était en communication avec nous. Le but
de l'expérience était de savoir si les rayons des
diverses couleurs du spectre lumineux voyagent
tous avec la même vitesse de Sooodo kilomètres
par seconde. Le résultat fut afiirmatif.
Les expériences ayant été terminées vers onze
heures, comme la nuit étoilée était merveilleuse
et que la lune commençait à se lever, dès que j'eus
mis les appareils à Tabri dans l'intérieur de la
tour, je remontai sur la plate-forme supérieure
pour contempler l'immense paysage éclairé par
les premiers rayons de la lune naissante. L'at-
mosphère était calme, tiède, presque chaude.
Mais mon pied était encore sur la dernière
marche, que je m'arrêtai, pétrifié d'effroi, en jetant
un cri qui parut s'immobiliser dans ma gorge.
Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi,
assis sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel
et me sentis près de m'évanouir; mais il me dit,
de sa voix très douce que je connaissais si bien :
« Est-ce que je te fais peur ? »
Je n'eus la force ni de répondre ni d'avancer.
Pourtant, j'osai regarder en face mon ami, qui
souriait. Son chervisage, éclairé par la lune, était
208
URANIE
tel que je lavais vu lors de son départ de Paris
pour Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un
regard fort brillant. Je quittai la dernière marche
et j'eus l'impulsion intime de me
précipiter vers lui pour l'em-
brasser. iMais je n'osai et je
restai devant lui à le regarder.
J'avais repris l'usage de mes
sens. « Speroî... C'est toi!... »
m'écriai-je.
— J'étais là pendant ton
expérience, répondit-il, et
c'est môme moi qui t'ai
donné l'idée de compa-
rer l'extrême violet à
l'extrôme rouge pour
la vitesse des ondes lu-
mineuses. Seulement,
j'étais invisible, comme
les rayons ultra-violets.
— t Voyons! est-ce
possible? Laisse-moi te
regarder, te toucher. »
Je passai les mains sur son visage,
sur son corps, dans sa chevelure, et j'eus abso-
lument la mcMiie impression que si c'eût été un être
vivant. Ma raison se refusait à admettre le témoi-
gnage de mes yeux, de mes mains et de mes
CIEL ET Ti-Run:
209
oreilles, et pourtant je ne pouvais douter tjue ce
ne fût bien lui. Il n'y a pas de sosie pareil. Et
puis, mes doutes se seraient envolés dès ses pre-
mières paroles, car il ajouta aussitôt :
« Mon corps dort en ce moment sur Mars.
— Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis
encore... et tu connais enfin la réponse au grand
problème qui t'a tant tourmenté.... Et Icléa?
— Nous allons causer, répliqua-t-il. J'ai beau-
coup de choses à te dire.
27
2IO TRANIE
Je m'assis auprès de lui, sur le rebord du large
parapet qui domine la vieille tour, et voici ce que
j'entendis.
Quelque temps après l'accident du lac de Tyri-
fiorden, il s'était senti se réveillant comme d'un
long et lourd sommeil. Il était seul, dans la nuit
noire, sur les rives d'un lac, se sentait vivant,
mais ne pouvait ni se voir ni se toucher. L air ne
le frappait pas. Il n'était pas seulement léger,
mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister
de lui, c'était seulement sa faculté de penser.
Sa première idée, en rappelant ses souvenirs,
fut qu'il se réveillait de sa chute sur le lac norvé-
gien. Mais lorsque le jour arriva, il s'aperçut qu'il
était sur un autre monde. Les deux lunes qui
tournaient rapidement dans le ciel, en sens con-
traire l'une de l'autre, lui firent penser qu'il se
trouvait sur notre voisine la planète Mars, et
d'autres témoignages ne tardèrent pas à le lui
prouver.
Il y demeura un certain temps à l'état desprit,
y reconnut la présence d'une humanité fort élé-
gante, dans laquelle le sexe féminin règne en sou-
verain, par une supériorité incontestée sur le sexe
masculin. Les organismes sont légers et délicats,
la densité des corps est très faible, la pesanteur
riKL I-T TKRRIC 211
plus faible encore; à la surface de ce monde la
force matérielle ne joue qu'un rôle secondaire
dans la nature; la (inesse des sensations décide de
tout. Il y a là un grand nombre d'espèces animales
et plusieurs races humaines. Dans toutes ces
espèces et dans toutes ces races, le sexe féminin
est plus beau et plus fort (la force consistant dans
la supériorité des sensations) que le sexe mascu-
lin, et c'est lui qui régit le monde.
Son grand désir de connaître la vie qu'il avait
devant lui le décida à ne point demeurer longtemps
à l'état d'esprit contemplateur, mais à renaître
sous une forme corporelle humaine, et, étant don-
née la condition organique de cette planète, sous
la forme féminine.
Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans
l'atmosphère de Mars, il avait rencontré (car les
âmes se sentent) celle d'icléa, qui l'avait suivie,
guidée par une attraction constante. Elle, de son
côté, s'était sentie portée vers une incarnation
masculine.
Ils étaient ainsi réunis l'un et l'autre, en l'un
des pays les plus privilégiés de ce monde, voisins
et prédestinés à se rencontrer de nouveau dans la
vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes
pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la
mémoire de leur existence terrestre restât voilée
et comme effacée parla transformation nouvelle,
212 L H A N i D
cependant un vague sentiment de parenté spiri-
tuelle et un attachement sympathique immédiat les
avaient réunis dès qu'ils s'étaient revus. Leur
supériorité psychique, la nature de leurs pensées
habituelles, l'état de leur esprit accoutumé à cher-
cher les lins et les causes, leur avaient donné à
tous les deux une sorte de clairvoyance intime qui
les dégageait de l'ignorance générale des vivants.
Us s'étaient aimés si soudain, ils avaient subi si
passivement l'influence magnétique du coup de
foudre de leur rencontre, qu'ils n'avaient bientôt
fait qu*un seul et môme être, unis comme au mo-
ment de la séparation terrestre. Ils se souvenaient
de s'être déjà rencontrés, ils étaient convaincus
que c'était sur la Terre, sur cette planète voisine
qui brille le soir d'un si vif éclat dans le ciel de
Mars, et parfois, dans leurs vols solitaires au-
dessus des collines peuplées de plantes aériennes,
ils contemplaient « l'étoile du soir » en cherchant
à renouer le fil brisé d'une tradition interrompue.
Un événement inattendu vint expliquer leurs
réminiscences et leur prouver qu'ils ne se trom-
paient pas.
Les habitants de Mars sont très supérieurs à
ceux de la Terre par leur organisation, par le
nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs
facultés intellectuelles.
Le fait que la densité est très faible à la surface
Cl KL i:t ri:Kiu-: : i.-»
de ce monde et que les substances constitutives
des corps sont moins lourdes là qu'ici, a permis la
formation d'êtres incomparablement moins pesants,
plus aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait
que latmosphère est nutritive a affranchi les orga-
nismes martiens de la grossièreté des besoins
terrestres. C'est un tout autre état. La lumière y
est moins vive, cette planète étant plus éloignée
du Soleil que nous, et le nerf optique est plus
sensible. Les influences électriques et magnétiques
y étant très intenses, les habitants possèdent des
sens inconnus aux organisations terrestres, sens
qui les mettent en communication avec ces influen-
ces. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont
partout appropriés aux milieux qu'ils habitent et
au sein desquels ils ont pris naissance. Les orga-
nismes ne peuvent pas plus être terrestres sur
Mars qu'ils ne peuvent être aériens au fond de
la mer.
De plus, l'état de supériorité préparé par cet
ordre de choses s'est développé de lui-même par
la facilité de la réalisation de tout travail intellec-
tuel. La nature semble obéir à la pensée. L'archi-
tecte qui veut élever un édiflce, l'ingénieur qui
veut modifier la surface du sol, soit qu'il s'agisse
de creuser ou d'élever, de couper les montagnes
ou de combler les vallées, ne se heurtent point
comme ici au poids des matériaux et aux difficul-
214 URANIE
tés matérielles. Aussi l'art a-t-il fait dès 1 origine
les progrès les plus rapides.
De plus, encore, Thumanité martienne étant de
plusieurs centaines de milliers d'années antérieure
à riiumanité terrestre, a parcouru antérieure-
ment à elle toutes les phases de son développe-
ment. Nos progrès scientifiques actuels les plus
transcendants ne sont que de puérils jeux d en-
fants, comparés à la science des habitants de cette
planète.
En astronomie particulièrement, ils sont incom-
parablement plus avancés que nous et connais-
sent beaucoup mieux la Terre que nous ne con-
naissons leur patrie.
Ils ont inventé, entre autres, une sorte d'appa-
reil téléphotographique dans lequel un rouleau
d'étoffe reçoit perpétuellement, en se déroulant,
l'image de notre monde et la fixe inaltérablement.
Un immense musée, consacré spécialement aux
planètes du système solaire, conserve dans l'ordre
chronologique toutes ces images photographiques
fixées pour toujours. On y retrouve toute l'histoire
de la Terre ; la France du temps de Charle-
magne, la Grèce du temps d'Alexandre, l'Egypte
du temps de Rhamsès. Des microscopes permet-
tent d'y reconnaître môme les détails historiques,
tels que Paris pendant la révolution française,
Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte es-
rii:r. kt Ti:in(i: 2i^
pagnole de Christophe Colomb arrivant on
Amérique, les Francs de Clovis prenant posses-
sion des Gaules, l'armée de Jules César arrêtée
dans sa conquête de TAngleterre par la marée
qui emporta ses vaisseaux, les troupes du roi
David, fondateur des armées permanentes, ainsi
que la plupart des scènes historiques, reconnais-
sablés à certains caractères spéciaux.
Un jour que les deux amis visitaient ce musée,
leur réminiscence, vague jusque-là, s'illumina
comme un paysage nocturne traversé par un
éclair. Tout d'un coup ils reconnurent l'aspect de
Paris pendant l'Exposition de 1867. Leur souve-
nir se précisa. Chacun d'eux sentit séparément
qu'il avait vécu là, et sous cette impression si
vive, ils furent aussitôt dominés par la certitude
d'y avoir vécu ensemble. Leur mémoire s'éclaira
graduellement, non plus par lueurs interrompues,
mais plutôt comme à la lumière grandissante du
commencement de l'aurore.
Ils se souvinrent alors, l'un et l'autre, comme
par inspiration, de cette parole de l'ICvangile :
« Il y a plusieurs demeures dans la maison de
mon père. »
Et de cette autre, de Jésus à Nicodème :
« En vérité je te le dis, si un homme ne nait de
nouveau, il ne verra pas le royaume de Dieu.... Il
faut que vous naissiez de nouveau. »
2l6 URANIE
Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun
doute sur leur existence terrestre antérieure, et
demeurèrent intimement convaincus qu'ils con-
tinuaient sur la planète Mars leur vie précédente.
Ils appartenaient au cycle des grands esprits de
tous les siècles, qui savent que la destinée humaine
ne s'arrête pas au monde actuel et se continue
dans le ciel — et qui savent aussi que chaque pla-
nète, Terre, Mars, ou autre, est un astre du ciel.
Le fait assez singulier du changement de sexe,
qui me semblait avoir une certaine importance,
n'en avait, parait-il, aucune. Contrairement à ce
qui est admis parmi nous, il m'apprit que les âmes
sont insexuces et ont une destinée égale. J'appris
aussi que sur cette planète moins matérielle que
la nôtre, l'organisation ne ressemble en rien à
celle des corps terrestres. Les conceptions et les
naissances s'y elTectuent par un tout aulre mode,
qui rappelle, mais sous une forme spirituelle, la
fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le
plaisir est sans amertume. On n'y connaît point
les lourds fardeaux terrestres ni les déchirements
de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré,
plus inimatériel. On pourrait appeler les Martiens
des fleurs vivantes, ailées et pensantes. Mais, en
fait, aucun être terrestre ne peut servir de compa-
raison pour nous aider à concevoir leur forme et
leur mode d'existence.
("ii:l i: t ti:kiu-: 217
J'écoutais le récit de râmc défLiiilc, sans pres-
que rintorronipre, car il me semblait toujours
qu'elle allait disparaître comme elle était venue.
Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m'était
rappelé par la coïncidence des descriptions précé-
dentes avec ce que j'avais vu, je ne pus m'empê-
cher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si
surprenant et de lui exprimer mon étonnement de
ne pas l'avoir revu dans ce voyage sur Mars —
ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage.
« Mais, répliqua-t-il, je t'ai parfaitement vu,
et tu m'as vu aussi, et tu m'as parlé.... Car
c'était moi.... »
L'intonation de sa voix fut si étrange, à ces
dernières paroles, que je reconnus subitement en
elle la voix si mélodieuse de cette belle Martienne
qui tant m'avait frappé.
« Oui, reprit-il, c'était moi, je cherchais à me
faire connaître, mais, ébloui par un spectacle qui
captivait ton esprit, tu ne te dégageais pas des
sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien,
et tu n'es pas parvenu à t'élever vers la perception
pure. Oui, c'est moi qui te tendais les bras pour
te faire descendre du char aérien vers notre de-
meure, lorsque subitement tu t'es réveillé.
— Mais alors, m'écriai-je, si tu es cette Mar-
tienne, comment m'apparais-tu ici sous la forme
de Spero, qui n'existe plus?*
28
2l8 URANIE
— Ce n'est pas sur ta rétine ni sur ton nerf
optique que j'agis, répliqua-t-il, mais sur ton ôtre
mental et sur ton cerveau. Je suis en ce moment
en communication avec toi, j'influence directe-
ment le siège cérébral de ta sensation. En réalité,
mon être mental est sans forme, comme le tien et
comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets
comme en ce moment en relation directe avec ta
pensée, tu ne peux me voir que tel que tu m as
connu. 11 en est de môme pendant le rôve, c'est-à-
dire pendant plus du quart de votre vie terrestre
— pendant vingt années sur soixante-dix; — vous
voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez,
avec la môme impression, la môme netteté, la
môme certitude que pendant la vie normale, et
pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan est
insensible, votre bouche est muette, vos bras sont
étendus sans mouvement. 11 en est de môme aussi
dans les états de somnambulisme, d'hypnotisme,
de suggestion. Tu me vois, tu m'entends, tu me
touches, par ton cerveau influencé. Mais je ne suis
pas plus sous la forme que tu vois, que l'arc-en-ciel
n'existe devant les yeux de celui qui le regarde.
— Est-ce que tu pourrais aussi m'apparaitre
sous ta forme martienne?
— Non; à moins que tu ne sois réellement
transporté en esprit sur la planète. Ce serait là
un tout autre mode de communication. Ici, dans
CIEL ET TERRE 2 \()
notre entretien, tout est subjeetif pour toi. Les
éléments de ma forme martienne n'existent pas
dans Tatmosphère terrestre, et ton cerveau ne se
les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que
par le souvenir de ton rêve d'aujourd'hui; mais
dès que tu chercherais à analyser les détails, l'i-
mage s'évanouirait. Tu ne nous a pas vus exacte-
ment tels que nous sommes, parce que ton esprit
ne peut juger que par tes yeux terrestres, qui ne
sont pas sensibles pour toutes les radiations, et
parce que vous ne possédez pas tous nos sens.
— J'avoue, repliquai-je, que je ne conçois pas
bien votre vie martienne à l'état d'êtres à six
membres.
— Si ces formes n'étaient aussi élégantes, elles
t'auraient paru monstrueuses. Chaque monde a
ses organismes appropriés à ses conditions d'exi-
stence. Je t'avoue à mon tour que pour les habi-
tants de Mars, 1 Apollon du Belvédère et la Vénus
de Médicis sont de véritables monstruosités, à
cause de leur lourdeur animale.
« Chez nous, tout est d'une exquise légèreté.
Quoique notre planète soit beaucoup plus petite
que la vôtre, cependant les êtres y sont plus grands
qu'ici, parce que la pesanteur est plus faible et que
les organismes peuvent s'élever plus haut sans en
être empêchés par leur poids et sans mettre en
péril la stabilité.
220
URANIE
« Ils sont plus grands et plus légers parce que
les matériaux constitutifs de cette planète ont une
densité très faible. Il est arrivé là ce qui
serait arrivé sur la Terre si la pesanteur
n'y était pas aussi intense. Les
espèces ailées auraient dominé
le monde, au lieu de s'atrophier
dans l'impossibilité d'un déve-
loppement Sur Mars, le dévelop-
pement organique s'est effectué
dans la série des espèces ailées.
L'humanité martienne est en effet
une race d'origine sextupède;
mais elle est actuellement bi-
pède, bimane, et ce que l'on
pourrait appeler biale, puisque
ces êtres ont deux ailes.
« Le genre de vie est tout diffé-
rent de la vie terrestre, d'abord
parce qu'on vit autant dans les
airs et sur les plantes aériennes
qu'à la surface du sol, ensuite
parce qu'on ne mange pas, l'at-
mosphère étant nutritive. Les passions n'y sont
point les mêmes. Le meurtre y est inconnu.
L'humanité étant sans besoins matériels, n'y a
jamais vécu, même aux âges primitifs, dans la
barbarie de la rapine et de la guerre. Les idées
riEL ET TERRE
121
et les sentiments sont d'un ordre tout intellectuel.
« Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette
planète, sinon des ressemblances, du moins des
analogies. Ainsi il y a là comme sur la Terre une
succession de jours et de nuits qui ne diffère pas
essentiellement de ce qui existe chez vous, la du-
rée du jour et de la nuit y étant de 24 heures
39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668 de ces
jours dans l'année martienne, nous avons plus de
temps que vous pour nos travaux, nos recherches,
nos études, nos jouissances. Nos saisons sont
également près de deux fois plus longues que les
222 URANIE
vôtres, mais elles ont la même intensité. Les cli-
mats ne sont pas très différents; telle contrée de
Mars, sur les rives de la mer équatoriale, diffère
moins du climat de la France que la Laponie ne
diffère de la Nubie.
« Un habitant de la Terre ne s'y trouve pas trop
dépaysé. La plus forte dissemblance entre les
deux mondes consiste certainement dans la grande
supériorité de notre humanité sur la vôtre.
« Cette supériorité est due principalement aux
progrès réalisés par la science astronomique et à
la propagation universelle, parmi tous les habi-
tants de la planète, de cette science sans laquelle
il est impossible de penser juste, sans laquelle on
n a que des idées fausses sur la vie, sur la créa-
tion, sur les destinées. Nous sommes très favori-
sés, tant par l'acuité de nos sens que par la pu-
reté de notre ciel. Il y a beaucoup moins d'eau
sur Mars que sur la Terre, et beaucoup moins de
nuages.
« Le ciel y est presque constamment beau, sur-
tout dans la zone tempérée.
— Cependant, vous avez souvent des inonda-
tions >
— Oui, et tout dernièrement encore vos téles-
copes en ont signalé une fort étendue, le long
des rivages d'une mer à laquelle tes collègues ont
donné un nom qui me restera toujours cher, même
riF.L KT TRRRK
loin de kl Terre. La plupart de nos rivages sont
des plages, des plaines unies. Nous avons peu de
montagnes, et les mers ne sont pas profondes.
Les habitants se servent de ces débordements
pour l'irrigation des vastes campagnes. Ils ont
rectifié, élargi, canalisé les cours d'eau, et con-
struit sur les continents tout un réseau de canaux
immenses. Ces continents eux-mêmes ne sont pas,
comme ceux du globe terrestre, hérissés de soulè-
vements alpestres ou himalayens, mais sont des
plaines immenses, traversées en tous sens par les
fleuves canalisés et par les canaux qui mettent en
communication toutes les mers les unes avec les
autres.
« Autrefois, il y avait, relativement au volume de
la planète, presque autant d'eau sur Mars que sur
la Terre. Insensiblement, de siècle en siècle, une
partie de l'eau des pluies a traversé les couches
profondes du sol et n'est plus revenue à la sur-
face. Elle s'est combinée chimiquement avec les
roches et s'est exclue du cours de la circulation
atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies,
les neiges, les vents, les gelées de l'hiver, les sé-
cheresses de l'été, ont désagrégé les montagnes
et les cours d'eau en amenant ces débris dans le
bassin des mers dont elles ont graduellement
exhaussé le lit. Nous n'avons plus de grands
océans ni de mers profondes, mais seulement des
224
LRANIE
méditcrrances. Beaucoup de détroits, de golfes,
de mers analogues à la Manche, à la mer Rouge,
à TAdriatique, à la Baltique, à la Caspienne.
Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et
larges fleuves, flottes aériennes plutôt qu'aqua-
tiques, ciel presque toujours pur, surtout le
matin. 11 n'est point de matinées terrestres aussi
lumineuses que les nôtres.
« Le régime météorologique diffère sensiblement
de celui de la Terre, parce que l'atmosphère étant
plus raréfiée, les eaux, tout en surface d'ailleurs,
s'évaporent plus facilement, ensuite parce qu'en
se condensant de nouveau, au lieu de former des
nuages durables elles repassent presque sans tran-
sition de l'état gazeux à l'état liquide. Peu de
nuages et peu de brouillards.
« L'astronomie y est cultivée à cause de la pureté
du ciel. Nous avons deux satellites dont le cours
paraîtrait bizarre aux astronomes de la Terre,
car, tandis que l'un nous donne des mois de cent
trente et une heures, ou de cinq jours martiens plus
huit heures, l'autre, par la combinaison de son
mouvement avec la rotation diurne de la planète,
se lève au couchant et se couche au levant, tra-
versant le ciel de l'ouest à l'est en cinq heures et
demie, et passant d'une phase à l'autre en moins
de trois heures! C'est là un spectacle unique dans
tout le système solaire et qui a beaucoup contri-
CIEL I:T TKRfUi:
bue à attirer 1 attention des habitants vers 1 étude
du eiel. De plus, nous avons des éclipses de lunes
presque tous les jours; mais jamais d'éclipsés
totales de soleil, parce que nos satellites sont trop
petits.
« La Terre nous apparaît comme Vénus vous
apparaît à vous-mêmes. Elle est pour nous Fétoile
du matin et du soir, et dans lantiquité, avant Tin-
vention des instruments d'optique qui nous ont
appris que c'est une planète habitée comme la
vôtre, — mais inférieurement, — nos ancêtres
l'adoraient, saluant en elle une divinité tutélaire.
Tous les mondes ont une mythologie pendant leurs
siècles d'enfance, et cette mythologie a pour ori-
gine, pour base et pour objet laspect apparent
des corps célestes.
Quelquefois la Terre, accompagnée de la Lune,
passe pour nous devant le Soleil et se projette sur
son disque comme une petite tache noire accom-
pagnée d'une autre plus petite. Ici, tout le monde
suit avec curiosité ces phénomènes célestes. Nos
journaux s'occupent beaucoup plus de science que
de théâtres, de fantaisies littéraires, de querelles
politiques ou de tribunaux.
« Le Soleil nous paraît un peu plus petit, et nous
en recevons un peu moins de lumière et de cha-
leur. Nos yeux, plus sensibles, voient mieux que
les vôtres. La température est un peu plus élevée,
-9
220 URANIE
— Comment, répliquai-jc, vous êtes plus loin
du Soleil et vous avez plus chaud que nous?
— Chamounix est un peu plus loin du soleil de
midi que le sommet du iMont Blanc, reprit-il. La
distance au Soleil ne règle pas seule les tempéra-
tures : il faut tenir compte, en même temps, de la
constitution de l'atmosphère. Nos glaces polaires
fondent plus complètement que les vôtres sous
notre soleil d'été.
— Quels sont les pays de Mars les plus peuplés?
— Il n'y a guère que les contrées polaires (où
vous voyez de la Terre les neiges et les glaces
fondre à chaque printemps) qui soient inhabitées.
La population des régions tempérées est très
dense, mais ce sont encore les terres équatoriales
les plus peuplées — la population y est aussi dense
qu'en Chine — et surtout les rivages des mers,
malgré les débordements. Un grand nombre de
cités sont presque bâties sur l'eau, suspendues
dans les airs, en quelque sorte, dominant les
inondations calculées d'avance et attendues.
— Vos arts, votre industrie ressemblent-
ils aux nôtres ? Avez-vous des chemins de
fers, des navires à vapeur, le télégraphe, le
téléphone?
— C'est tout autre. Nous n'axons jamais eu ni
vapeur, ni chemins de fer, parce que nous avons
toujours connu l'électricité et que la navigation
Cl FA. DT TICRRR
acrieiine nous est naturelle. Nos flottes sont mues
par l'électricité, et sont plus aériennes qu'aquati-
ques. Nous vivons surtout dans l'atmosphère, et
n'avons pas de demeures de pierre, de fer et de bois.
Nous ne connaissons pas les rigueurs de l'hiver
parce que personne n'y reste exposé; ceux qui
n'habitent pas les contrées équatoriales émigrent
chaque automne, comme vos oiseaux. Il te serait
fort difficile de te former une idée exacte de notre
genre de vie.
— Existe-t-il sur Mars un grand nombre d'hu-
mains ayant déjà habité la Terre?
— Non. Parmi les citoyens de votre planète, la
plupart sont ou ignorants, ou indifférents, ou scep-
tiques, et non préparés à la vie de l'esprit. Ils
sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beau-
coup d'âmes dorment complètement. Celles qui
vivent, qui agissent, qui aspirent à la connais-
sance du vrai sont les seules qui soient appe-
lées à l'immortalité consciente, les seules que le
monde spirituel intéresse et qui soient aptes à le
comprendre. Ces âmes peuvent quitter la Terre
et revivre en d'autres patries. Plusieurs viennent
pendant quelque temps habiter Mars, première
étape d'un voyage ultra-terrestre en s'éloignant du
Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais
Vénus est un monde analogue à la Terre et moins
privilégié encore, à cause de ses trop rapides sai-
228 URANIE
sons qui obligent les organismes à subir les plus
brusques contrastes de températures. Certains
esprits s'envolent immédiatement jusqu'aux ré-
gions étoilées. Comme tu le sais, Tcspace n'existe
pas. En résumé, la justice règne dans le système
du monde moral comme l'équilibre dans le système
du monde physique, et la destinée des ûmes n'est
que le résultat perpétuel de leurs aptitudes, de
leurs aspirations et par conséquent de leurx œu-
vres. La voie uranique est ouverte à tous, mais
l'âme n'est véritablement uranienne que lorsqu'elle
s'est entièrement dégagée du poids de la vie maté-
rielle. Le jour viendra où il n'y aura plus, sur votre
planète même, d'autre croyance ni d'autre reli-
gion que la connaissance de l'univers et la certi-
tude de l'immortalité dans ses régions infinies,
dans son domaine éternel.
— Quelle étrange singularité, fis je, que per-
sonne sur la Terre ne connaisse ces vérités subli-
mes! Personne ne regarde le ciel. On vit ici-bas
comme si notre îlot existait seul au monde.
— L'humanité terrestre est jeune, répliqua
Spero. 11 ne faut pas désespérer. Elle est enfant,
et encore dans l'ignorance primitive. Elle s'amuse
à des riens, obéit à des maîtres qu'elle se donne
elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et
vous affubler de costumes nationaux pour vous
exterminer en musique. Puis vous élevez des sta-
CI CL HT TIvRRF.
tues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous
vous ruinez et vous suicidez, et pourla U vous ne
pouvez pas vivre sans arracher à hi Terre votre
pain quotidien. C'est hi une triste situation, mais
qui suffit larg-ement à la plupart des habitants de
votre planète. Si quelques-uns, d'aspirations plus
élevées, ont parfois pense aux problèmes de Tordre
supérieur, à la nature de Tâme, à l'existence de
Dieu, le résultat n'a pas été meilleur, car ils ont
mis les âmes hors la nature et ont inventé des
dieux bizarres, infâmes, qui n'ont jamais existé
que dans leur imagination pervertie, et au nom
desquels ils ont commis tous les attentats à
la conscience humaine, béni tous les crimes et
asservi les esprits fLiibles dans un esclavage
dont il sera difficile de s'affranchir. Le moindre
animal, sur Mars, est meilleur, plus beau, plus
doux, plus intelligent et plus grand que le dieu
des armées de David, de Constantin, de Char-
lemagne, et de tous vos assassins couronnés. Il
n'y a donc pas à s'étonner de la sottise et de la
grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès
régitle monde. Vous êtes plus avancés qu'au temps
de vos ancêtres de l'âge de la pierre, dont la misé-
rable existence se passait à disputer leurs jours
et leurs nuits aux bêtes féroces. Dans quelques
milliers d'années, vous serez plus avancés qu'au-
jourd'hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs.
23o URANIE
— Il faudrait un fait matériel, brutal, pour in-
struire les humains et les convaincre. Si, par
exemple, nous pouvions entrer quelque jour en
communication avec la terre voisine que tu habites,
non pas en communication psychique avecunôtre
isolé comme je le fais en ce moment, mais avec la
planète elle-même, par des centaines et des mil-
liers de témoins, ce serait une envolée gigantesque
vers le progrès.
— Vous le pourriez dès maintenant si vous le
vouliez, car pour nous, sur Mars, nous y sommes
tout préparés et l'avons môme déjà essayé maintes
fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des
réflecteurs solaires dessinant sur nos vastes plaines
des figures géométriques vous prouvent que nous
existons. Vous pourriez nous répondre par des
figures semblables tracées aussi sur vos plaines,
soit pendant le jour, au soleil, soit pendant la
nuit, à la lumière électrique. Mais vous n y son-
gez môme pas, et si quelqu'un d'entre vous pro-
posait de l'essayer, vos juges le mettraient en
interdit, car cette seule idée est inaccessible-
ment au-dessus du suffrage universel des citoyens
de ta planète. A quoi s'occupent vos assemblées
scientifiques? à conserver le passé. A quoi s'occu-
pent vos assemblées politiques? à accroître les
charges publiques. Dans le royaume des aveugles
les borgnes sont rois.
(."iKL Kl ri:i<Hi-: 23 1
« Mais il n'y a pas à désespérer tout à fait. Le
progrès vous emporte malgré vous. Un jour aussi
vous saurez que vous êtes citoyens du ciel. Alors
vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans
le véritable monde de l'esprit. »
Tandis que l'habitant de Mars me faisait ainsi
connaître les traits principaux de sa nouvelle
patrie, le globe terrestre avait tourné vers l'orient,
l'horizon s'était incliné, et la Lune s'était élevée
graduellement dans le ciel qu'elle illuminait de
son éclat. Tout à coup, en abaissant mes yeux
vers la place où Spero était assis, je ne pus ré-
primer un mouvement de surprise. Le clair de
lune répandait sa lumière sur sa personne aussi
bien que sur la mienne, et pourtant, tandis que
mon corps portait ombre sur le parapet, le sien
restait sans ombre!
Je me levai brusquement pour mieux vérifier le
fait et je me tournai aussitôt en étendant la main
jusqu'à son épaule et en suivant sur le parapet la
silhouette de mon geste. Mais, instantanément,
mon visiteur avait disparu. J'étais absolument
seul, sur la tour silencieuse. Ma silhouette, très
noire, se projetait nettement sur le parapet. La
Lune était brillante. Le village dormait à mes
pieds. L'air était tiède et sans brises.
Cependant il me sembla entendre des pas. Je
prêtai l'oreille, et j'entendis en effet des pas assez
23i
niANIE
lourds et se rapprochant de moi. Évidemment on
montait dans la tour.
« Monsieur n'est pas encore descendu? fit le
gardien en arrivant au sommet. J'attendais tou-
jours pour fermer les portes, et il me semblait bien
que les expériences étaient finies. »
IV
LE POINT FIXE DANS L UNIVERS
Le souvenir d'Uranic, du voyag-e céleste dans
lequel elle m'avait transporté, des vérités qu elle
m'avait fait pressentir, l'histoire de Spero, de ses
combats à la poursuite de l'absolu, son apparition,
son récit d'un autre monde, ne cessaient d'occuper
ma pensée et de replacer perpétuellement devant
mon esprit les mômes problèmes, en partie résolus,
en partie voilés dans l'incertitude de nos sciences.
Je sentais que graduellement je m'étais élevé dans
la perception de la vérité et que vraiment l'uni-
vers visible n'est qu'une apparence qu'il faut tra-
verser pour parvenir à la réalité.
3o
23 \ URANIE
Tout n'est qu'illusion dans le témoignage de
nos sens. La Terre n'est point ce qu'elle nous
parait être, la nature n'est pas ce que nous
croyons.
Dans l'univers physique lui-même, où est le
point fixe sur lequel la création matérielle est en
équilibre?
L'impression directe et naturelle donnée par
l'observation de la nature est que nous habitons à
la surface d'une Terre solide, stable, fixe au centre
de l'univers. 11 a fallu de longs siècles d'études et
une audacieuse témérité d'esprit pour arriver à
s'affranchir de cette impression naturelle et à re-
connaître que le monde où nous sommes est isolé
dans l'espace, sans soutien d'aucune sorte, en
mouvement rapide sur lui-même et autour du So-
leil. Mais, pour les siècles antérieurs à l'analyse
scientifique, pour les peuples primitifs, et encore
aujourd'hui pour les trois quarts du genre humain,
nous avons les pieds appuyés sur une terre solide,
fixée à la base de l'univers, et dont les fondements
doivent s'étendre jusqu'à l'infini dans les profon-
deurs.
Du jour, cependant, où il fut reconnu que c'est
le même Soleil qui se couche et se lève tous les
jours, que c'est la même Lune, que ce sont les
mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tour-
nent autour de nous, on fut par cela même con-
cii-r. KT ri: KHI- 23."^
duità admcUre, avec une incontestable certitude,
qu'il y a au-dessous de la Terre la place vide né-
cessaire pour laisser passer tous les astres du fir-
mament, depuis leur coucher jusqu'à leur lever.
Cette première reconnaissance était d'un poids
capital. L'admission de l'isolement de la Terre
dans l'espace a été la première grande conquête
de l'Astronomie. C'était le premier pas. et le plus
difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les
fondations de la Terre! Une telle idée n'aurait
jamais germé dans aucun cerveau sans l'observa-
tion des astres, sans la transparence de l'atmo-
sphère, par exemple. Sous un ciel perpétuellement
nuageux, la pensée humaine restait fixée au sol
terrestre comme l'huître au rocher.
Une fois la Terre isolée dans l'espace, le premier
pas était fait. Avant cette révolution, dont la por-
tée philosophique égale la valeur scientifique,
toutes les formes avaient été imaginées pour notre
séjour sublunaire. Et d'abord, on avait considéré
la Terre comme une île émergeant au-dessus d'un
océan sans bornes, cette île ayant des racines
infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre
entière, avec ses mers, la forme d'un disque plat,
circulaire, tout autour duquel venait s'appuyer la
voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé
des formes cubiques, cylindriques, polyédri-
ques, etc. Cependant les progrès de la navigation
236 URANIE
tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque
son isolement fut reconnu avec ses témoignages
incontestables, cette sphéricité fut admise comme
un corollaire naturel de cet isolement et du mou-
vement circulaire des sphères célestes autour du
globe supposé central.
Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans
le vide, le remuer n'était plus difficile. Jadis, lors-
que le Ciel était regardé comme un dôme couron-
nant la Terre massive et indéfinie, l'idée même de
la supposer en mouvement eût été aussi absurde
qu'insoutenable. Mais du jour où nous la voyons,
en esprit, placée comme un globe au centre des
mouvements célestes, l'idée d'imaginer que, peut-
ôtre, ce globe pourrait tourner sur lui-même pour
éviter au Ciel entier, h l'univers immense, l'obli-
gation d'accomplir cette opération quotidienne,
peut venir naturellement à l'esprit du penseur; et
en effet, nous voyons l'hypothèse de la rotation
diurne du globe terrestre se faire jour dans les
anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les
Égyptiens, chez les Indiens, etc. Il suffit de lire
quelques chapitres de Ptolémée, de Plutarque, du
Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces
tentatives. Mais cette nouvelle hypothèse, quoique
ayant été préparée par la première, n'en était pas
moins audacieuse, et contraire au sentiment né de
la contemplation directe de la nature. L'humanité
C\EL ET Ti:iu<[-: 2.3-
pensante a dû attendre jusqu'au seizième siècle de
notre ère, ou, pour mieux dire, jusqu'au dix-
septième siècle, pour connaître la véritable posi-
tion de notre planète dans l'univers et savoir, avec
témoignages à l'appui, qu'elle se meut d'un double
mouvement, quotidiennement sur elle-même, an-
nuellement autour du Soleil. A dater de cette
époque seulement, à dater de Copernic, Galilée,
Kepler et Newton, l'Astronomie réelle a été
fondée.
Ce n'était pourtant là encore qu'un commence-
ment, car le grand rénovateur du système du
monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des
autres mouvements de la Terre ni des distances
des étoiles. Ce n'est qu'en notre siècle que les
premières distances d'étoiles ont pu être mesurées,
et ce n'est que de nos jours que les découvertes
sidérales nous ont offert les données nécessaires
pour nous permettre d'essayer de nous rendre
compte des forces qui maintiennent l'équilibre de
la Création.
L'idée antique des racines sans fin attribuées à la
Terre laissait évidemment beaucoup à désirer aux
esprits soucieux d'aller au fond des choses. Il nous
est absolument impossible de concevoir un pilier
matériel, aussi épais et aussi large qu'on le vou-
dra (du diamètre de la Terre, par exemple), s'en-
fonçant jusqu'à l'infini, de même qu'on ne peut
238 URANIE
pas admettre l'existence réelle d'un bûton qui
n'aurait qu'un bout. Aussi loin que notre esprit
descende vers la base de ce pilier matériel, il arrive
un point où il en voit la fin. On avait dissimulé la
difficulté en matérialisant la sphère céleste et en
posant la Terre dedans, occupant toute sa région
inférieure. Mais, d'une part, les mouvements des
astres devenaient difficiles à justifier, et, d'autre
part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans
un immense globe de cristal, n'était tenu par rien,
puisque l'infini devait s'étendre tout autour, au-
dessous de lui aussi bien qu'au-dessus. Les esprits
chercheurs durent d'abord s'affranchir de l'idée
vulgaire de la pesanteur.
Isolée dans l'espace, comme un ballon d'enfant
flottant dans l'air, et plus absolument encore,
puisque le ballon est porté par les vagues aérien-
nes, tandis que les mondes gravitent dans le vide^
la Terre est un jouet pour les forces cosmiques
invisibles auxquelles elle obéit, véritable bulle de
savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons,
du reste, en juger facilement en envisageant sous
un même coup d'œil d'ensemble les onze mouve-
ments principaux dont elle est animée. Peut-être
nous aideront-ils à trouver ce « point fixe » que
réclame notre ambition philosophique.
Lancée autour du Soleil, à la distance de 87 mil-
lions de lieues, et parcourant, à cette distance,
riKL !:T TICIUU^ 23()
sa révolution annuelle autour de l'astre lumi-
neux, elle court par conséquent à la vitesse de
648000 lieues par jour, soit 26800 lieues à l'heure
ou 29460 mètres par seconde. Cette vitesse est
onze cents fois plus rapide que celle d'un train-
éclair lancé au taux de 100 kilomètres à l'heure.
C'est un boulet courant avec une rapidité
soixante-quinze fois supérieure à celle d'un obus,
courant incessamment et sans jamais atteindre son
but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes,
le projectile terrestre est revenu au même point
de son orbite relativement au Soleil, et continue
de courir. Le Soleil, de son côté, se déplace dans
l'espace, suivant une ligne oblique au plan du
mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers
la constellation d'Hercule. Il en résulte qu'au lieu
de décrire une courbe fermée, la Terre décrit une
spirale, et n'est jamais passée deux fois par le
même chemin depuis qu'elle existe. A son mouve-
ment de révolution annuelle autour du Soleil
s'ajoute donc perpétuellement, comme deuxième
mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l'en-
traîne, avec tout le système solaire, dans une
chute oblique vers la constellation d'Hercule.
Pendant ce temps-là, notre globule pirouette
sur lui-même en vingt-quatre heures et nous donne
la succession quotidienne des jours et des nuits.
Rotation diurne : troisième mouvement.
240 URANIE
Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une
toupie qui serait verticale sur une table, mais
incliné, comme chacun sait, de 23"27'. Cette incli-
naison n'est pas stable non plus : elle varie d'an-
née en année, de siècle en siècle, oscillant lente-
ment, par périodes séculaires ; c'est là un qua-
trième genre de mouvement.
L'orbite que notre planète parcourt annuelle-
ment autour du Soleil n'est pas circulaire, mais
elliptique. Cette ellipse varie aussi elle-même
d'année en année, de siècle en siècle; tantôt elle
se rapproche de la circonférence d'un cercle, tan-
tôt elle s'allonge jusqu'à une forte excentricité.
C'est comme un cerceau élastique que l'on défor-
merait plus ou moins. Cinquième complication
aux mouvements de la Terre.
Cette ellipse-là elle-même n'est pas fixe dans
l'espace, mais tourne dans son propre plan en une
période de 21 000 ans. Le périhélie, qui, au com-
mencement de notre ère, était à 65 degrés de lon-
gitude à partir de l'équinoxe de printemps, est
maintenantà loi degrés. Ce déplacement séculaire
de la ligne des apsides apporte une sixième com-
plication aux mouvements de notre séjour.
En voici maintenant une septième. Nous avons
dit tout à l'heure que l'axe de rotation de notre
globe est incliné, et chacun sait que le prolonge-
ment idéal de cet axe aboutit vers l'étoile po-
(u;i. i: r riiHiM: 2 « 1
lairc. Cet axe lui-même n'est pas lixe : il tourne
en 25765 ans, en i;-ardant son inclinaison de
22 à 24 degrés; de sorte que son proloni^-e-
mcnt décrit sur la sphère céleste, autour du pôle de
récliptique, un cercle de 44 à 48 degrés de dia-
mètre, suivant les époques. C'est par suite de ce
déplacement du pôle que Véga deviendra étoile
polaire dans douze mille ans, comme elle Ta été
il y a quatorze mille ans. Septième genre de mou-
vement.
Un huitième mouvement, dû cà Faction de la
Lune sur le renflement équatorial de la Terre,
celui de lanutation, fait décrire au pôle de Téqua-
teur une petite ellipse en 18 ans et 8 mois.
Un neuvième, dû également h Tattraction de
notre satellite, change incessamment la position
du centre de gravité du globe et la place de
la Terre dans l'espace : quand la Lune est en
avant de nous, elle accélère la marche du globe;
quand elle eA en arrière, elle nous retarde, au
contraire, comme un frein : complication men-
suelle qui vient encore s'ajouter à toutes les pré-
cédentes.
Lorsque la Terre passe entre le Soleil et Jupi-
ter, l'attraction de celui-ci, malgré sa distance de
i55 millions de lieues, la fait dévier de 2' 10" au
delà de son orbite absolue. L'attraction de Vénus
la fait dévier de l'il" en deçà. Saturne et Mars
3i
242 L'KANIK
agissent aussi, mais plus faiblement. Ce sonf là
des perturbations extérieures qui constituent un
dixième genre de corrections à ajouter aux mou
vements de notre esquif céleste.
L'ensemble des planètes pesant environ la sept
centième partie du poids du Soleil, le centre de
gravité autour duquel la Terre circule annuelle-
ment n'est jamais au centre même du Soleil, mais
loin de ce centre et souvent même en dehors du
globe solaire. Or, absolument parlant, la Terre
ne tourne pas autour du Soleil, mais les deux
astres, Soleil et Terre, tournent autour de leur
centre commun de gravité. Le centre du mouve-
ment annuel de notre planète change donc con-
stamment de place, et nous pouvons ajouter cette
onzième complication à toutes les précédentes.
Nous pourrions même en ajouter beaucoup
d'autres encore; mais ce qui précède suffit pour
faire apprécier le degré de légèreté, de subtilité,
de notre île flottante, soumise, comme on le voit,
à toutes les fluctuations des influences célestes.
L'analyse mathématique pénètre fort loin au delà
de cet exposé sommaire : à la Lune seule, qui
semble tourner si tranquillement autour de nous,
elle a découvert plus de soixante causes distinctes
de mouvements différents!
L'expression n'est donc pas exagérée : notre
planète n'est qu'un jouet pour les forces cosmi-
cn-L i:t tkuri-: 2^3
ques qui la conduisent dan.; les champs du ciel, et
il en est de même de tous les mondes et de tout
ce qui existe dans l'univers. La matière obéit do-
cilement à la force.
Où donc est le point fixe sur lequel nous ambi-
tionnons de nous appuyer >
En fait, notre planète, autrefois supposée à la
base du monde, est soutenue à distance par
le Soleil, qui la fait graviter autour de lui avec
une vitesse correspondante à cette- distance.
Cette vitesse, causée par la masse solaire elle-
même, maintient notre planète à la même dis-
tance moyenne de Tastre central : une vitesse
moindre ferait dominer la pesanteur et amène-
rait la chute de la Terre dans le Soleil; une
vitesse plus grande, au contraire, éloignerait
progressivement et infiniment notre planète du
foyer qui la fait vivre. Mais par la vitesse résul-
tant de la gravitation, notre séjour errant de-
meure soutenu dans une stabilité permanente.
De même la Lune est soutenue dans Tespace par
la force de gravité de la Terre, qui la fait circu-
ler autour d'elle avec la vitesse requise pour la
maintenir constamment à la même distance
moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans
l'espace un couple planétaire qui se soutient dans
un équilibre perpétuel sous la domination suprême
de l'attraction solaire. Si la Terre existait seule
24 \ TRANIE
au monde, elle demeurerait éternellement immo-
bile au point du vide infini où elle aurait été pla-
cée, sans jamais pouvoir ni descendre, ni monter,
ni changer de position de quelque façon que ce
fût, ces expressions mômes, descendre, monter,
gauche ou droite n'ayant aucun sens absolu. Si
cette môme Terre, tout en existant seule, avait reçu
une mipulsion quelconque avait été lancée avec
une vitesse quelconque dans une direction quel-
conque, elle fuirait éternellement en ligne droite
dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s'ar-
rêter, ni se ralentir, ni changer de mouvement. Il
en serait encore de mjme si la Lune existait seule
avec elle : elles tourneraient toutes deux autour
de leur centre commun de gravité, accomplissant
leur destinée dans le môme lieu de l'espace, en
fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle
elles auraient été projetées. Le Soleil existant et
étant le centre de son système, la Terre, toutes les
planètes et tous leurs satellites dépendent de lui
et ont leur destinée irrévocablement liée à la
sienne.
Le point fixe que nous cherchons, la base solide
que nous semblons désirer pour assurer la sta-
bilité de l'univers, est-ce donc dans ce globe si
colossal et si lourd du Soleil que nous les trou-
verons?
riI-L KT TI'KRR 2^:)
Assurément non, puisque le Soleil lui-niêMiu
n'est pas en repos, puisqu'il nous emporte avec
tout son système vers la constellation crilercule.
Notre soleil gravite-t-il autour d'un soleil im-
mense dont l'attraction s'étendrait jusqu'à lui et
régirait ses destinées comme il régit celle des pla-
nètes> Les investigations de l'Astronomie sidé-
rale conduisent-elles à penser que, dans une
direction située à angle droit de notre marche
vers Hercule, puisse exister un astre dune telle
puissance? Non. Notre soleil subit les attractions
sidérales; mais aucune ne parait dominer toutes
les autres et régner en souveraine sur notre astre
central.
Quoiqu'il soit parfaitement admissible, ou pour
mieux dire certain, que le soleil le plus proche
du nôtre, l'étoile Alpha du Centaure, et notre
propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle,
cependant on ne saurait considérer ces deux
astres comme formant un couple analogue à ceux
des étoiles doubles, d'abord parce que tous les
systèmes d'étoiles doubles connus sont composés
d'étoiles beaucoup plus proches l'une de l'autre,
ensuite parce que, dans l'immensité de l'orbite
décrite suivant cette hypothèse, les attractions des
étoiles voisines ne sauraient être considérées
comme demeurant sans influence, enfin parce que
les vitesses réelles dont ces deux soleils sont ani-
246 iRANin:
mes sont beaucoup plus grandes que celles qui
résulteraient de leur attraction mutuelle.
La petite constellation de Persée, notamment,
pourrait bien exercer une action plus puissante
que celle des Pléiades ou que tout autre assem-
blage d'étoiles et être le point fixe, le centre de
gravité des mouvements de notre soleil, de Alpha
du Centaure et des étoiles voisines, attendu que les
amas de Persée se trouvent non seulement à angle
droit avec la tangente de notre translation vers
Hercule, mais encore dans le grand cercle des
étoiles principales, et précisément à Tintersection
de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient
un autre facteur, plus important que tous les pré-
cédents, cette Voie lactée, avec ses dix-huit mil-
lions de soleils, dont il serait assurément auda-
cieux de chercher le centre de gravité.
Mais qu'est-ce encore que la Voie lactée tout
entière devant les milliards d'étoiles que notre
pensée contemple au sein de Tunivers sidéral?
Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même
comme un archipel d'Iles flottantes? Chaque nébu-
leuse résoluble, chaque amas d'étoiles n'est-il pas
une Voie lactée en mouvement sous l'action de
la gravitation des autres univers qui l'appellent
et la sollicitent à travers la nuit infini:"-
D'étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes,
de plages en plages, notre pensée se trouve trans-
portée en présence des grandeurs insondables,
en face des mouvements célestes dont on a com-
mencé à évaluer la vitesse, mais qui surpassent
déjà toute conception. Le mouvement propre an-
nuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188 mil-
lions de lieues par an. Le mouvement propre de
la ôi*^ du Cygne (second soleil dans l'ordre des
distances) équivaut à 870 millions de lieues par
an ou I million de lieues par jour environ. L'é-
toile Alpha du Cygne arrive sur nous en droite
ligne avec une vitesse de 5oo millions de lieues
par an. Le mouvement propre de Tétoile i83o du
Catalogue de Groombridge s'élève à 2690 millions
de lieues par an, ce qui représente 7 millions de
lieues par jour, ii5 ooo kilomètres à l'heure ou
320000 mètres par seconde!... Ce sont là des esti-
mations minima, attendu que nous ne voyons cer-
tainement pas de face, mais obliquement, les dé-
placements stellaires ainsi mesurés.
Quels projectiles ! Ce sont des soleils, des mil-
liers et des millions de fois plus lourds que la
Terre, lancés à travers les vides insondables avec
des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans
l'immensité sous l'influence de la gravitation de
tous les astres de l'univers. Et ces millions, et ces
milliards de soleils, de planètes, d'amas d'étoiles,
2-|8 URANIE
dj nébuleuses, de mondes qui commencent, de
mondes qui finissant, se précipitent avec des vi-
tesses analogues, vers des buts qu'ils ignorent,
avec une énergie, une intensité d'action devant
lesquelles la poudre et la dynamite sont des souf-
fles d'enfants au berceau.
Et ainsi, tous ils courent, pour l'éternité peut-
être, sans jamais pouvoir se rapprocher des limites
inexistantes de l'infini.... Partout le mouvement,
l'activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans
doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes,
terres, lunes, comètes, étaient fixes, immobiles,
rois pétrifiés dans leurs éternels tombeaux, com-
bien plus formidable encore, mais plus lamentable,
serait l'aspect d'un tel univers ! Voyez-vous toute
la Création arrêtée, figée, momifiée! Une telle
idée n'est-elle pas insoutenable, et n'a-t-elle pas
quelque chose de funèbre?
Et qui cause ces mouvements > qui les entre-
tient? qui les régit? La gravitation universelle, la
force invisible, à laquelle l'univers visible (ce que
nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de l'in-
fini par la Terre atteindrait une vitesse de 1 1 3oo mè-
tres par seconde; de même un corps lancé de la
Terre avec cette vitesse ne retomberait jamais. Un
corps attiré de l'infini par le Soleil atteindrait une
vitesse de 608000 mètres; de même un corps lancé
par le Soleil avec celte vitesse ne reviendrait jamais
riicL i: r thuri: 2 \q
à son point de départ. Dos amas d'étoiles peuvent
déterminer des vitesses beaucoup plus considé-
rables encore, mais qui s'expliquent par la théorie
de la gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une
carte des mouvements propres des étoiles pour se
rendre compte de la variété de ces mouvements et
de leur grandeur.
Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les
mondes, les comètes, les étoiles filantes, les urano-
lithes, en un mot tous les corps constitutifs de
ce vaste univers reposent non sur des bases so-
lides, comme semblait l'exiger la conception pri-
mitive et enfantine de nos pères, mais sur les forces
invisibles et immatérielles qui régissent leurs mou-
vements. Ces milliards de corps célestes ont leurs
mouvements respectifs pour cause de stabilité et
s'appuient mutuellement les uns sur les autres à
travers le vide qui les sépare. L'esprit qui saurait
faire abstraction du temps et de l'espace verrait la
Terre, les planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir
d'un ciel sans limites, dans toutes les directions
imaginables, comme des gouttes emportées par les
tourbillons d'une gigantesque tempête et attirées
non par une base, mais par l'attraction de chacune
et de toutes; chacune de ces gouttes cosmiques.
c5o URANIE
chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est
emporté par une vitesse si rapide que le vol des
boulets de canon n'est que repos en comparaison :
ce n'est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par
seconde, c'est dix mille, vingt mille, cinquante
mille, cent mille et même deux ou trois cent mille
mètres par seconde!
Comment des rencontres n'arrivent-elles pas au
milieu de pareils mouvements? Peut-être s'en pro-
duit-il : les « étoiles temporaires » qui semblent
renaître de leurs cendres, paraîtraient Tindiquer.
Mais, en fait, des rencontres ne pourraient que
difficilement se produire, parce que l'espace est
immense relativement aux dimensions des corps
célestes, et parce que le mouvement dont chaque
corps est animé l'empêche précisément de subir
passivement l'attraction d'un autre corps et de
tomber sur lui : il garde son mouvement propre,
qui ne peut être détruit, et glisse autour du foyer
qui l'attire comme un papillon qui obéirait à l'at-
traction d'une flamme sans s'y brûler. D'ailleurs,
absolument parlant, ces mouvements ne sont pas
« rapides ».
En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se
précipite à travers le vide, mais à de telles distances
respectives que tout paraît en repos ! Si nous vou-
Hons placer en un cadre de la dimension de Paris
les astres dont la distance a été mesurée jusqu'à ce
Cinr. I-T TERRH 2DI
jour, rétoile la plus proche serait placée à 2 kilo-
mètres du Soleil, dont la Terre serait éloii^née
à I centimètre, Jupiter cà 5 centimètres et Neptune
à 3o. La 61'' du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius
à 10 kilomètres, l'étoile polaire cà 27 kilomètres,
etc., et l'immense majorité des étoiles resterait au
delà du département de la Seine. Eh bien, en ani-
mant tous ces projectiles de leurs mouvements rela-
tifs, la Terre devrait employer une année à parcourir
son orbite d'un centimètre de rayon, Jupiter douze
ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et
Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements
propres du Soleil et des étoiles seraient du même
ordre. C'est dire que tout paraîtrait en repos, même
au microscope. Uranie règne avec calme et séré-
nité dans l'immensité de l'univers.
Or, la constitution de l'univers sidéral est l'image
de celle des corps que nous appelons matériels.
Tout corps, organique ou inorganique, homme,
animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé
de molécules en mouvement perpétuel et qui ne se
touchent pas. Ces molécules sont elles-mêmes
composées d'atomes qui ne se touchent pas. Cha-
cun de ces atomes est infiniment petit et invisible,
non seulement aux yeux, non seulement au micro-
scope, mais même à la pensée, puisqu'il est pos-
sible que ces atomes ne soient que des centres de
forces. On a calculé que dans une tête d'épingle
2D2 ITRANIE
il n'y a pas moins de huit sextillions d'atomes,
soit huit mille milliards de milliards, et que dans
I centimètre cube d'air il n'y a pas moins d'un
sextillion de molécules. Tous ces atomes, toutes
ces molécules sont en mouvement sous l'influence
des forces qui les régissent, et, relativement à
leurs dimensions, de grandes distances les sépa-
rent. Nous pouvons même penser qu'il n'y a en
principe qu'un genre d'atomes, et que c'est le
nombre des atomes primitifs, essentiellement sim-
ples et homogènes, leurs modes d'arrangements
et leurs mouvements qui constituent la diversité
des molécules : une molécule d'or, de fer, ne diffé-
rerait d'une molécule de soufre, d'oxygène, d'hy-
drogène, etc., que par le nombre, la disposition
et le mouvement des atomes primitifs qui la com-
posent; chaque molécule serait un système, un
microcosme.
Mais, quelle que soit l'idée que l'on se fasse de
la constitution intime des corps, la vérité aujour-
d'hui reconnue et désormais incontestable est que
le point fixe cherché par notre imagination n'existe
nulle part. Archimède peut réclamer en vain un
point d'appui pour soulever le monde. Les mon-
des comme les atomes reposent sur r invisible, sur
la force immatérielle; tout se meut, sollicité par
l'attraction et comme à la recherche de ce point
fixe qui se dérobe à mesure qu'on le poursuit, et
("iKL i:t ter m-: 253
qui n'existe pas, puisque dans rinlini le centre est
partout et nulle part. Les esprits prétendus posi-
tifs, qui affirment avec tant d'assurance que « la
matière rèi,^ne seule avec ses propriétés », et qui
sourient dédaigneusement des recherches des pen-
seurs, devraient d'abord nous dire ce qu'ils en-
tendent par ce fameux mot de « matière ». S'ils ne
s'arrêtaient pas à la superficie des choses, s'ils
soupçonnaient que les apparences cachent des réa-
lités intangibles, ils seraient sans doute un peu
plus modestes.
Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées
préconçues et sans esprit de système, il nous sem-
ble que l'essence de la matière reste aussi mysté-
rieuse que l'essence de la force, l'univers visible
n'étant point du tout ce qu'il paraît être à nos sens.
En fait, cet univers visible est composé d'atomes
invisibles; il repose sur le vide, et les forces qui
le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et
invisibles. Il serait moins hardi de penser que la
matière n'existe pas, que tout est dynamisme, que
de prétendre affirmer l'existence d'un univers
exclusivement matéiiel. Quant au soutien maté-
riel du monde, il a disparu, remarque assez pi-
quante, précisément avec les conquêtes de la
Mécanique, qui proclament le triomphe de l'invi-
sible. Le point fixe s'évanouit dans l'universelle
pondération des pouvoirs, dans l'idéale harmonie
254
URANIE
des vibrations de Téther; plus on le cherche, moin
s on le trouve; et le dernier effort de noire pen-
sée a pour dernier appui, pour suprôme réalité,
Tin FINI.
-"nSÈ?*»
Jk>,
^.^•^'v
'y. '.i.- »
AME VETUE D AIR
Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les
bras élevés vers sa chevelure dont elle tordait les
niasses souples et opulentes, qu'elle s'efforçait
d'assujettir au sommet de sa tête. C'était ure
beauté juvénile, qui n avait pas encore atteint la
perfection et l'ampleur des formes définitives, mais
qui en approchait, rayonnant dans l'auréole de sa
dix-septième année.
Enfant de Venise, sa carnation, d'une blan-
cheur légèrement rosée, laissait deviner sous sa
256 URANIE
transparence, la circulation d'une sève ardente et
forte; ses yeux brillaient d'un éclat mystérieux et
troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres
légèrement entr'ouvertes faisait déjà songer au
fruit autant qu'à la fleur.
Elle était merveilleusement belle ainsi, et si
quelque nouveau Paris avait reçu mission de lui
décerner la palme, je ne sais s'il eût mis à ses pieds
celle de la grâce, de l'élégance ou de la beauté,
tant elle semblait réunir le charme vivant de la sé-
duction moderne aux calmes perfections de la
beauté classique.
Le plus heureux, le plus inattendu des hasards
nous avait amenés devant elle, le peintre Falero et
moi. Par un lumineux après-midi du printemps
dernier, nous promenant sur les bords de la mer,
nous avions traversé l'un de ces bois d'oliviers au
triste feuillage que l'on rencontre entre Nice et
Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions
pénétré dans une propriété particulière ouverte
du côté de la plage. Un sentier pittoresque mon-
tait en serpentant vers la colline. Nous venions
de passer au-dessus d'un bosquet d'orangers
dont les pommes d'or rappelaient le jardin des
Hespérides; l'air était parfumé, le ciel d'un bleu
profond, et nous discourions sur un parallèle
entre l'art et la science lorsque mon compagnon,
arrêté tout à coup comme par une fascination
C\K\. I:T T1-RUI-.
irrésistible, me fit signe de nie taire et de re-
garder.
Derrière les massifs de eactiis et de figuiers de
Barbarie, à quelques pas devant nous, une salle
de bain somptueuse, ayant sa fenêtre ouverte du
eôté du soleil, nous laissait voir, non loin d'une
vasque de marbre dans laquelle un jet d'eau re-
tombait avee un doux murmure, la jeune fille
inconnue, debout devant une colossale psyché
qui, de la tête aux pieds, reflétait son image. Sans
doute le bruit du jet d'eau l'empêcha-t-il d'enten-
dre notre approche. Discrètement — ou plutôt
indiscrètement — nous restâmes derrière les cac-
tus, regardant, muets, immobiles.
Elle était belle, semblant s'ignorer elle-même.
Les pieds sur une peau de tigre, elle ne se pressai i:
point. Trouvant sa longue chevelure encore trop
humide, elle la laissa retomber sur son corps, se
retourna de notre côté et vint cueillir une rose
sur une table voisine de la fenêtre; puis, revenant
vers l'immense miroir, elle se remit à sa coiffure,
la compléta tranquillement, plaça la petite rose
entre deux torsades et, tournant le dos au soleil,
se pencha, sans doute pour prendre son premier
vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un
cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en
se mettant à courir vers un coin sombre.
Nous avons toujours pensé, depuis, qu'un mou-
33
258
U R A N I E
vement de nos têtes avait trahi notre présence, ou
que, par un jeu du miroir, elle nous avait aperçus.
Quoi qu'il en soit, nous crûmes prudent de reve-
nir sur nos pas, et, par le même sentier, nous
redescendîmes vers la mer.
« Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de
tous mes modèles, je n'en ai pas vu de plus par-
fait, même pour mon tableau des « Étoiles doubles »
et pour celui de « Célia ». Qu'en pensez- vous vous-
même? Cette apparition n'est-elle pas arrivée juste
à point pour me donner raison > Vous avez beau
célébrer avec éloquence les délices de la science,
convenez que l'art, lui aussi, a ses charmes. Les
étoiles de la Terre ne rivalisent-elles pas avanta-
geusement avec les beautés du Ciel? N'admirez-
vous pas comme nous l'élégance de ces formes?
Quels tons ravissants! Quelles chairs!
— Je n'aurais pas le mauvais goût de ne point
admirer ce qui est vraiment beau, répliquai-je, et
j'admets que la beauté humaine (et je vous le con-
cède sans hésitation, la beauté féminine en parti-
culier) représente vraiment ce que la nature a
produit de plus parfait sur notre planète. Mais
savcz-vous ce que j'admire le plus dans cet être?
Ce n'est point son aspect artistique ou esthétique.
CIEL ET TERRR 25<)
c'est le lémoignai»-e scienlifiqiio qu'il nous donne
d'un fait tout simplement merveilleux. Dans ce
corps charmant je vois une âme vêtue d'air.
— Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue
d'air! C'est bien idéaliste pour un corps aussi
réel. Que cette charmante personne ait une âme,
je n'en doute pas; mais permettez à l'artiste d'ad-
mirer son corps, sa vie, sa solidité, sa couleur....
Je dirais volontiers, avec le poète des Orientales :
Car c'est un astre qui brille
Qu'une fille
Qui sort d'un bain au flot clair,
Cherche s'il ne vient personne,
Et frissonne,
Toute mouillée, au grand air!
— Je ne vous l'interdis point. Mais c'est préci-
sément cette beauté physique qui me fait admirer
en elle lame, la force invisible qui l'a formée.
— Comment Tentendez-vous? On a sûrement
un corps. L'existence de l'âme est moins pal-
pable.
— Pour les sens, oui. Pour l'esprit, non. Or,
les sens nous trompent absolument, sur le mouve-
ment de la Terre, sur la nature du Ciel, sur la
solidité apparente des corps, sur les êtres et sur
les choses. Voulez-vous suivre un instant mon rai-
sonnement ?
26o
IRANIE
« Lorsque je respire le parfum d'une rose, lors-
que j'admire la beauté de forme, la suavité de colo-
ris, l'élégance de cette fleur en son premier épa-
nouissement, ce qui me frappe le plus, c'est l'œuvre
de la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui pré-
side à la vie de la plante, qui sait la diriger dans
l'entretien de son existence,
qui choisit les molécules de
l'air, de l'eau, de
la terre convena-
bles pour son ali-
mentation, et sur-
tout qui sait assi-
miler ces molécules et les
grouper déHcatcment au
point d'en former cette
tige élégante, ces petites
feuilles vertes si fines,
ces pétales d'un rose si
tendre, ces nuances ex-
quises et ces délicieux parfums. Cette
force mystérieuse, c'est le principe animique de
la plante. Mettez dans la terre, à côté les uns des
autres, une graine de lis, un gland de chêne, un
grain de blé et un noyau de pêche, chaque germe
se construira son organisme.
<• J'ai connu un érable qui se mourait sur les
décombres d'un vieux mur, à quelques mètres de
CIEL KT TKRRi:
2f}\
la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lan^a
une racine aventureuse, atteiij;-nit le sol de sa con-
voitise, s'y enfonça, y prit un pied solide, si bien
qu'insensiblement, lui, l'immobile, se déplaça,
laissa mourir ses racines primitives, quitta les
pierres et vécut ressuscité, transformé, sur l'or-
gane libérateur. J'ai connu des ormes qui allaient
manger la terre sous un champ fertile, auxquels
on coupa les vivres par un large fossé, et qui
262 uramf:
prirent la décision de faire passer par-dessous le
fossé leurs racines non coupées -.elles y réussirent
et retournèrent à leur table permanente, au grand
étonnement de l'horticulteur. J'ai connu un jas-
min héroïque qui traversa huit fois une planche
trouée qui le séparait de la lumière, et qu'un
observateur taquin retournait vers l'obscurité dans
l'espérance de lasser à la fin l'énergie de cette
fleur : il n'y parvint pas.
« La plante respire, boit, mange, choisit, refuse,
cherche, travaille, vit, agit suivant ses instincts;
celle-ci se porte « comme un charme », celle-là est
souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La
scnsitive frissonne et tombe pâmée au moindre
attouchement. En certaines heures de bien-être,
l'arum est chaud, l'œillet phosphorescent, la val-
lisnérie fécondée descend au fond des eaux mûrir
le fruit de ses amours. Sous ces manifestations
d'une vie inconnue, le philosophe ne peut s'em-
pêcher de reconnaître dans le monde des plantes
un chant du chœur universel.
Je ne vais pas plus loin en ce moment pour
l'âme humaine, quoiqu'elle soit incomparable-
ment supérieure à l'àme de la plante et quoi-
qu'elle ait créé un monde intellectuel autant élevé
au-dessus du reste de la vie terrestre que les étoiles
sont élevées au-dessus de la Terre. Ce n'est pas
au point de vue de ses facultés spirituelles que je
CIHL ET TKIUU: 26.">
Tenvisag-e ici, mais seulement comme H^rce ani-
mant l'être humain.
« Eh bien! j'admire que cette force i;roupe les
atomes que nous respirons, ou que nous nous
assimilons par la nutrition, au point d'en consti-
tuer cet être charmant. Revoyez cette jeune lille
le jour de sa naissance et suivez par la pensée
le développement graduel de ce petit corps, à
travers les années de Tâg-e ingrat, jusqu'aux
premières grâces de l'adolescence et jusqu'aux
formes de la nubilité. Comment l'organisme hu-
main s'entretient-il, se développe-t-il, secompose-
t-il> Vous le savez : par la respiration et par la
nutrition.
« Déjà, parla respiration, l'air nous nourrit aux
trois quarts. L'oxygène de l'air entretient le feu
de la vie, et le corps est comparable à une flamme
incessamment renouvelée par les principes de la
combustion. Le manque d'oxygène éteint la vie
comme il éteint la lampe. Par la respiration, le
sang veineux brun se transforme en sang artériel
rouge et se régénère. Les poumons sont un fin
tissu criblé de quarante à cinquante millions de
petits trous, juste trop petits pour laisser fîhrer le
sang et assez grands pour laisser pénétrer l'air.
Un perpétuel échange de gaz se fait entre l'air et
le sang, le premier fournissant au second l'oxy-
gène, le second éliminant l'acide carbonique.
264 URANIE
D'une part, Toxygène atmosphérique brûle dans
le poumon du carbone; d'autre part, le poumon
exhale de l'acide carbonique, de l'azote et de la
vapeur d'eau. Les plantes respirent (de jour) par
un procédé contraire, absorbent du carbone et
exhalent de l'acide carbonique, entretenant par
ce contraste une partie de l'équilibre général de
la vie terrestre.
« De quoi se compose le corps humain? L'homme
adulte pèse, en moyenne, 70 kilogrammes. Sur cette
quantité, il y a près de 52 kilogrammes d'eau,
dans le sang et dans la chair. Analysez la sub-
stance de notre corps, vous y trouvez l'albumine,
la fibrine, la caséine et la gélatine, c'est-à-dire
des substances organiques composées originaire-
ment par les quatre gaz essentiels : l'oxygène,
l'azote, l'hydrogène et l'acide carbonique. Vous y
trouvez aussi des substances dépourvues d'azote,
telles que la gomme, le sucre, l'amidon, les corps
gras; ces matières passent également par notre
organisme, leur carbone et l'hydrogène sont con-
sumés par l'oxygène aspiré pendant la respiration,
et ensuite exhalés sous forme d'acide carbonique
et d'eau.
« L'eau, vous ne l'ignorez pas, est une combinai-
son de deux gaz, l'oxygène et l'hydrogène; l'air,
un mélange de deux gaz, l'oxygène et l'azote, aux-
quels s'ajoutent, en proportions plus faibles, l'eau
CIEL ET TERRE :65
SOUS forme de vapeur, l'acide carbonique, Tam-
moniaque, l'ozone, qui n'est, du reste, que de
l'oxygène condensé, etc.
« Ainsi, notre corps n'est compose que de gaz
transformés.
— Mais, interrompit mon compagnon, nous ne
vivons pas seulement de l'air du temps. Il nous
faut, en certaines heures indiquées par notre esto-
mac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien
leur valeur, tels qu'une aile de faisan, un filet de
sole, un verre de château-laffitte ou de Cham-
pagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des
raisins, des pêches....
— Oui, tout cela passe à travers notre orga-
nisme et en renouvelle les tissus, assez rapidement
même, car en quelques mois (non plus en sept ans,
comme on le croyait autrefois) notre corps est
entièrement renouvelé. Je reviens encore à cet être
ravissant qui posa devant nous, tout à l'heure.
Eh bien ! toute cette chair que nous admirions
n'existait pas il y a trois ou quatre mois : ces
épaules, ce visage, ces yeux, cette bouche, ces
bras, cette chevelure, et jusqu'aux ongles même,
tout cet organisme n'est autre chose qu'un cou-
rant de molécules, une flamme sans cesse renou-
34
206 URANIR
velée, une rivière que Ton contemple pendant la
vie entière, mais où Ton n'a jamais revu la même
eau. Or, tout cela c'est encore du gaz assimilé,
condensé, modifié, et c'est surtout de l'air. Ces os
eux-mêmes, aujourd'hui solides, se sont formés et
solidifiés insensiblement. N'oubliez pas que notre
corps tout entier est composé de molécules invi-
sibles, qui ne se touchent pas, et qui se renou-
vellent sans cesse.
« En effet, notre table est-elle servie de légumes
ou de fruits, sommes-nous végétariens, nous
absorbons des substances puisées presque entière-
ment dans l'air : cette pêche, c'est de l'eau et de
l'air ; cette poire, ce raisin, cette amande sont éga-
lement de l'air, de l'eau, quelques éléments gazeux
ou liquides appelés là par la sève, par la chaleur
solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois
ou artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises
ou framboises, tout cela vit dans l'air et par l'air.
Ce que donne la terre, ce que va chercher la sève,
ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote,
oxygène, hydrogène, carbone, etc.
« S'agit-il d'un bifteck, d'un poulet ou de quel-
que autre « viande », la différence n'est pas considé-
rable. Le mouton, le bœuf se sont nourris d'herbe.
Que nous goûtions d'une perdrix aux choux, d'une
caille rôtie, d'une dinde truffée ou d'un civet de
lièvre, toutes ces substances, en apparence si
Cl KL I-T TKRRK 2(1
diverses, ne sont que du vci.'-ctal Iransfornic,
lequel n'est lui-même qu'un i^n'oupement de molé-
cules puisées dans les i.'-az dont nous venons de
parler, air, éléments de l'eau, molécules et atomes,
en eux-mcMnes presque impondérables, et d'ail-
leurs absolument invisibles à VœW nu.
« Ainsi, quel que soit notre genre de nourri-
ture, notre corps, formé, entretenu, développé par
l'absorption des molécules acquises par la respi-
ration et l'alimentation, n'est en définitive qu'un
courant incessamment renouvelé en vertu de cette
assimilation, dirigé, régi, organisé par la force
immatérielle qui nous anime. Cette force, nous
pouvons assurément lui accorder le nom d'âme.
Elle groupe les atomes qui lui conviennent, éli-
mine ceux qui lui sont inutiles, et, partant d'un
point imperceptible, d'un germe insaisissable,
arrive à construire ici l'Apollon du Belvédère, à
côté la Vénus du Capitole. Phidias n'est qu'un
imitateur grossier, comparativement cà cette force
intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant
de la statue dont il fut père, disait la mythologie.
Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, Ben-
venuto, Canova n'ont créé que des statues. Plus
sublime est la force qui sait construire le corps
vivant de l'homme et de la femme.
« Mais cette force est immatérielle, invisible,
intangible, impondérable, comme l'attraction qui
268 URANIE
berce les mondes dans l'universelle mélodie, et le
corps, quelque matériel qu'il nous paraisse, n'est
pas autre chose lui-même qu'un harmonieux grou-
pement formé par l'attraction de cette force inté-
rieure. Vous voyez donc que je reste strictement
dans les limites de la science positive en quali-
fiant cette jeune fille du titre d'âme vôtue d'air,
comme vous et moi, d'ailleurs, ni plus ni
moins.
« Depuis les origines de l'humanité jusqu'en ces
derniers siècles, on a cru que la sensation était
perçue au point même où on l'éprouvait. Une dou-
leur ressentie au doigt était considéréecomme ayant
son siège dans le doigt même. Les enfants et beau-
coup de personnes le croient encore. La physio-
logie a démontré que l'impression est transmise
depuis le bout du doigt jusqu'au ceneau par l'in-
termédiaire du système neneux. Si l'on coupe le
nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la
paralysie est complète. On a même déjà pu déter-
miner le temps que l'impression emploie pour se
transmettre d'un point quelconque du corps au
cerveau, et l'on sait que la vitesse de cette trans-
mission est d'environ vingt-huit mètres par
seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au
cerveau. Mais on s'est arrêté en chemin.
Le cerveau est matière comme le doigt, et
nullement une matière stable et fixe. C'est une
riKL i:t TiMun: 2(.q
matière essentiellement chan.p^eantc, rapidement
variable, ne formant point une identité.
« Il n'existe, il ne peut exister dans toute la
masse encéphalique un seul lobe, une seule cel-
lule, une seule molécule qui ne change pas. Un
aiTêt de mouvement, de circulation, de transfor-
mation, serait un arrêt de mort. Le cerveau ne
subsiste et ne sent qu'à la condition de subir,
comme tout le reste du corps, les transformations
incessantes de la matière organique qui consti-
tuent le circuit vital.
« Ce n'est donc pas, ce ne peut donc pas être
dans une certaine matière cérébrale, dans un
certain groupement de molécules que réside notre
personnalité, notre identité, notre moi individuel,
notre moi qui acquiert et conserve une valeur
personnelle, scientifique et morale, grandissante
avec l'étude, notre moi qui est et se sent respon-
sable de ses actes accomplis il y a un mois, un
an, dix ans, vingt ans, cinquante ans, durée pen-
dant laquelle le groupement moléculaire le plus
intime a été changé plusieurs fois.
« Les physiologistes qui affirment que l'âme
n'existe pas ressemblent à leurs ancêtres qui affir-
maient ressentir la douleur au doigt ou au pied.
Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en
s'arrêtant au cerveau et en faisant résider l'être
humain dans les impressions cérébrales, ils s'ar-
270 l'RANIE
Fêtent sur la route. Cette hypothèse est d'autant
moins excusable que ces mêmes physiologistes
savent parfaitement que la sensation personnelle
est toujours accompagnée d'une modification de la
substance. En d'autres termes, le moi de l'indi-
vidu ne persiste que si l'identité de sa matière ne
persiste pas.
« Notre principe de sensibilité ne peut donc être
un objet matériel ; il est mis en relation avec
l'univers par les impressions cérébrales, par les
forces chimiques dégagées dans l'encéphale à la
suite de combinaisons matérielles. Mais il est
autre ,
« Et perpétuellement se transforme notre cons-
titution organique sous la direction d'un principe
psychique.
« Telle molécule, qui est maintenant incorpo-
rée dans notre organisme, va s'en échapper par
l'expiration, la transpiration, etc., appartenir à
l'atmosphère pendant un temps plus ou moins
long, puis être incorporée dans un autre orga-
nisme, plante, animal ou homme. Les molé-
cules qui constituent actuellement votre corps
n'étaient pas toutes hier intégrées à votre per-
sonne, et aucune n'y était il y a quelques mois.
Où étaient-elles?- — Soit dans Tair, soit dans
un autre corps. Toutes les molécules qui forment
maintenant vos tissus organiques, vos pou-
riKi. KT TiMun: 2"i
nions, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc.,
ont déjà servi à former d'autres tissus orirani-
ques.... Nous sommes tous des morts ressuscites,
tabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous
les hommes qui ont vécu jusqu'à cette époque
ressuscitaient, il yen aurait cinq par pied carré sur
toute la surface des continents, et obligés pour se
tenir de monter sur les épaules des uns des autres ;
mais ils ne pourraient ressusciter tous intégrale-
ment, car bien des molécules ont successivement
servi à plusieurs corps. De même, nos organes
actuels, divisés un jour en leurs dernières parti-
cules, se trouveront incorporés dans nos succes-
seurs.
« Chaque molécule d'air passe donc éternelle-
ment de vie en vie et s'en échappe de mort en
mort: tour à tour vent, flot terre, animal ou fleur,
elle est successivement incorporée à la substance
des innombrables organismes. Source inépuisable
où tout ce qui vit prend son haleine, l'air est encore
un réservoir immense où tout ce qui meurt verse
son dernier souffle : sous son absorption, végétaux
et animaux, organismes divers naissent, puis dé-
périssent. La vie et la mort sont également dans
Tairque nous respirons et se succèdent perpétuel-
lement l'une à l'autre par l'échange des molécules
gazeuses; la molécule d'oxygène qui s'exhale de
ce vieux chêne va s'envoler aux poumons de l'en-
272 URANIE
fant au berceau; les derniers soupirs d'un mou-
rant vont tisser la brillante corolle de la fleur ou
se répandre comme un sourire sur la verdoyante
prairie; et ainsi, par an enchaînement infini de
morts partielles, l'atmosphère alimente incessam-
ment la vie universelle déployée à la surface du
monde.
« Et si vous imaginiez encore quelque objection,
j'irais plus loin et j'ajouterais que nos vêtements
eux-mêmes sont, aussi bien que nos corps, com-
posés de substances qui, primitivement, ont toutes
été gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résis-
tance ! Que de tissus, de batiste, de soie, de toile,
de coton, de laine, l'industrie a formés à l'aide de
ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu'est-ce
que ce fil de lin, de chanvre ou de coton > des
globules d'air juxtaposés et qui ne se tiennent que
par leur force moléculaire. Qu'est-ce que ce fil de
soie ou de laine? une autre juxtaposition de mo-
lécules. Convenez-en donc, nos vêtements eux-
mêmes, c'est encore de l'air, du gaz, des sub-
stances puisées en principe dans l'atmosphère,
oxygène, azote, carbone, vapeur d'eau, etc. »
— Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que
l'art n'est pas aussi loin de la science qu'on le sup-
pose dans certaines sphères. Si votre théorie est.
ri Kl. HT Ti:uui: 2-3
pour vous, purement scientifique, pour moi
c'est de l'art, et du meilleur, l-^t puis, d'ailleurs,
est-ce que dans la nature toutes ces distinctions
existent?* Non : il n'y a dans la nature ni ail, ni
science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni
musique, ni physique, ni chimie, ni météoroloi^ie,
ni astronomie, ni mécanique. Voyez ce ciel, cette
mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses
du soir, ces perspectives lumineuses vers l'Italie :
tout cela est un. Tout est un. Et puisque la physi-
que moléculaire nous démontre qu'il n'y a plus de
corps, que dans une barre d'acier ou de platine
même les atomes ne se touchent pas, au moins
que les âmes nous restent : personne n'y perdra.
— Oui, c'est un fait contre lequel aucun préjugé
ne saurait prévaloir : les êtres vivants sont des
âmes vêtues d'air.... Je plains les mondes dépour-
vus d'atmosphère. »
Nous étions revenus, après une longue prome-
nade au bord de la mer, non loin de notre point
de départ, et nous passions devant le mur crénelé
d'une villa, nous dirigeant de Beaulieu vers le cap
Ferrât, lorsque deux dames fort élégantes nous
croisèrent. C'étaient la duchesse de V... et sa fille,
que nous avions rencontrées le jeudi précédent
au bal de la Préfecture. Nous les saluâmes, puis
disparûmes sous les oliviers. Inconsciente fille
d'Eve, la jeune fille se retourna vers nous, et il
35
274
URAME
me sembla qu'une rougeur subite avait empourpré
son visage; c'était sans doute le reflet des rayons
du soleil couchant.
« Vous croyez peut-être, fit l'artiste en se re-
tournant aussi, avoir diminué mon admiration
pour la beauté? Eh bien! je l'apprécie mieux
encore, je salue en elle l'harmonie, et, vous
l'avouerai-je ? le corps humain, considéré ainsi
comme la manifestation sensible d'une âme direc-
trice, me parait acquérir par la plus de noblesse,
plus de beauté et plus de lumière. »
AD VERITATEM PER SCIENTIAM
Je travaillais, dans ma bibliothèque, à une
étude sur les conditions de la vie à la surface des
mondes gouvernés et illuminés par plusieurs so-
leils de grandeurs différentes, lorsqu'en levant les
yeux vers la cheminée je fus frappé de l'expres-
sion, je dirais presque de Tanimation, du visage
de ma chère Uranie. C'était la même expression
gracieuse et vivante qui jadis — oh! que la Terre
tourne vite et qu'un quart de siècle dure peu ! —
qui jadis — et il me semble que c'était hier! —
2-6 URANIE
qui jadis, en ces jours d'adolescence si rapidement
envolés, avait séduit ma pensée et enflammé mon
cœur. Je ne pus me défendre de la regarder en-
core et d'y reposer mes yeux. Vraiment, elle était
toujours aussi belle, et mes impressions n'avaient
pas changé. Elle m'attirait, comme la lumière
attire l'insecte. Je me levai de ma table pour m'ap-
procher d'elle et revoir ce singulier effet de l'illu-
mination du jour sur sa changeante physionomie,
et je me surpris debout devant elle, oublieux de
mon travail.
Son regard semblait flotter au loin, mais pour-
tant il s'animait, il se fixait. Sur quoi? Sur qui?
J'eus l'impression intime qu'elle voyait vraiment,
et suivant la direction de ce regard i\\c, immo-
bile, solennel, quoique non sévère, mes yeux ren-
contrèrent le portrait de Spero, suspendu là, entre
deux bibliothèques.
En vérité, Uranie le regardait fixement !
Tout d'un coup, le portrait se détacha du mur
et tomba en brisant son cadre.
Je me précipitai. Le portrait gisait sur le tapis,
et la doute figure de Spero était tournée vers
moi. En le relevant, je trouvai un grand papier
iauni, qui occupait toute l'étendue du tableau, et
qui était écrit, des deux côtés, de l'écriture de
Spero. Comment n'avais-je jamais remarqué ce
papier? Il est vrai qu'il avait pu rester caché sous
CIEL i:ï tkkhk
la i^arniture de roncadrcmcnt, dissimulé sous le
carton protecteur. En effet, lorsque je rapportai
cette aquarelle de Christiania, je n'eus point la
pensée d'en examiner l'agencement. Mais qui
donc avait eu l'idée bizarre de placer ainsi cette
feuille? Ce n'est pas sans une vive stupéfaction
que je reconnus l'écriture de mon ami et que je
parcourus ces deux pag-es. Selon toute apparence,
elles avaient été écrites le dernier jour de la vie
terrestre du jeune penseur, le jour de son ascen-
sion vers l'aurore boréale, et sans doute, le père
d'icléa avait-il voulu conserver plus sûrement
ces dernières et suprêmes pensées en les enca-
drant avec le portrait de Spero. Il avait oublié de
m'en parler lorsqu'il m'offrit ensuite comme souve-
nir cette image si chère, lors de mon pèlerinage
à la tombe des deux amants.
Quoi qu'il en soit, tout en plaçant avec précau-
tion l'aquarelle sur ma table, j'éprouvai la plus
vive émotion en reconnaissant chaque détail de
cette figure aimée : c'étaient bien ces yeux si doux
et si profonds, toujours énigmatiques, ce front
vaste, si calme en apparence, cette bouche fine et
d'une sensualité réservée, cette coloration claire
du visage, du cou et des mains; ses regards me
suivaient, de quelque côté fût tourné le portrait,
et ils se dirigeaient aussi vers Uranie, et ils étaient
dirigés en même temps vers toutes les directions.
278 URANIE
Etrange idée de l'artiste! Je ne pus m'empècher
alors de penser aux yeux de la déesse, qui
m avaient paru caresser douloureusement l'image
de son jeune adorateur. Comme le crépuscule
vient assombrir un jour serein, une tristesse
divine s'épandait sur le noble visage.
iMais je songeai au feuillet mystérieux. Il était
écrit d'une écriture nette, précise, sans aucune
rature. Je le transcris ici tel que je Fai trouvé et
sans y modifier un mot, une virgule, car il semble
être la conclusion toute naturelle des récits qui
font l'objet de cet ouvrage.
Le voici, textuellement.
Ceci est le testament scientifique d'un esprit qui, sur la
Terre môme, a fait tous ses efforts pour rester dégagé du
poids de la matière et qui espère en être affranchi.
Je voudrais laisser, sous forme d'aphorismes, le résultat
de mes recherches. Il me semble qu'on ne peut arriver à la
Vérité que par l'étude de la nature, c'est-à-dire par la
science. Voici les inductions qui me paraissent fondées sur
cette méthode d'observation.
I
L'univers visible, tangible, pondérable, et en mouvement
incessant, est composé d'atomes invisibles, intangibles,
impondérables et inertes.
II
Pour constituer les corps et organiser les êtres, ces
atomes sont régis par des forces.
CI KL KT Ti:klU: 2 7()
III
La Force est ronlitc essentielle.
IV
La visibilité, la tang-ibilité, la solidité, la dureté, le poids,
sont des propriétés relatives, et non des réalités absolues
V
L'infiniment petit :
Les expériences faites sur le laminage des feuilles d'or
montrent que dix mille de ces feuilles tiennent dans une
épaisseur d'un millimètre. — On est arrivé à diviser un mil-
limètre, sur une lame de verre, en mille parties égales, et il
existe des infusoires si petits que leur corps tout entier,
placé entre deux de ces divisions, ne les touche pas ; les
membres, les organes de ces êtres sont composés de cel-
lules, celles-ci de molécules, celles-ci d'atomes. — Vingt
centimètres cubes d'huile étendue sur un lac arrivent à cou-
vrir 4000 mètres carrés, de sorte que la couche d'huile ainsi
répandue ne mesure qu'un deux-cent-millième de millimètre
d'épaisseur. — L'analyse spectrale de la lumière décèle la
présence d'un millionième de milligramme de sodium dans
une flamme. — Les ondes de la lumière sont comprises en-
tre 4et 8 dix-millièmes de millimètre, du violet au rouge. Il
faut 23oo ondes de lumière pour emplir un millimètre. Pen-
dant la durée d'une seconde, l'éther, qui transmet k lumière,
exécute sept cent mille milliards d'oscillations, dont chacune
est mathématiquement définie. — L'odorat perçoit ^^^^l^^,^^
de milligramme de mercaptan dans l'air respiré. — La
dimension des atomes doit être inférieure à un millionième
de millimètre de diamètre.
VI
L-atome, intangible, invisible, à peine concevable pour
notre esprit accoutumé aux jugements superficiels, constitue
28o V R A N I K
la seule vraie matière, et ce que nous appelons matière n'est
qu'un effet produit sur nos sens par les mouvements des
atomes, c'est-à-dire une possibilité incessante de sensations.
Il en résulte que la matière, comme les manifestations de
l'énerg-ie, n'est qu'un mode de mouvement. Si le mouvement
s'arrêtait, si la force pouvait être anéantie, si la température
des corps était réduite au zéro absolu, la matière telle que
nous la connaissons cesserait d'exister.
VII
L'univers visible est composé de corps invisibles. Ce que
l'on voit est fait de choses qui ne se voient pas.
Il n'y a qu'une seule sorte d'atomes primitifs ; les molé-
cules constitutives des diflérents corps, fer, or, oxyg^ène,
hydrogène, etc., ne diffèrent que par le nombre, le groupe-
ment et les mouvements des atomes qui les composent.
VIII
Ce que nous appelons matière s'évanouit lorsque l'analyse
scientifique croit le saisir. .Mais nous trouvons comme sou-
tien de l'univers et principe de toutes les formes, la force,
l'élément dynamique. Par ma volonté, je puis déranger la
Lune dans son cours.
Les mouvements de tout atome, sur notre Terre, sont
la résultante mathématique de toutes les ondulations éthé-
rées qui lui arrivent, avec le temps, des abîmes de l'espace
infini.
I.\
L'être humain a pour principe essentiel l'âme. Le corps
est apparent et transitoire.
X
Les atomes sont indestructibles.
n KL i: T TK Kui: 2M1
L'ènerjjrie qui meut les atomes et rêuit l'univers est indes-
tructible.
L'Ame humaine est indestructible.
XI
L'individualité de l'Ame est récente dans l'histoire de la
Terre. — Notre planète a été nébuleuse, puis soleil, puis
chaos: alors aucun être terrestre n'existait. La vie a com-
mencé par les org-anismes les plus rudimentaires; elle a
prog-ressé de siècle en siècle pour atteindre son état actuel,
qui n'est pas le dernier. L'intelliLjencc. la raison, la con-
science, ce que nous appelons les facultés de l'àme, sont
modernes. L'esprit s'est g-raduellement dégagé de la matière ;
comme — si la comparaison n'était pas grossière — le gaz
se dégage de la houille, le parfum de la fleur, la flamme du
foyer.
XII
La force psychique commence à s'affirmer, depuis trente
ou quarante siècles, dans les sphères supérieures de l'hu-
manité terrestre ; son action n'est qu'à son aurore.
Les âmes, conscientes de leur individualité ou encore
inconscientes, sont, par leur'nature même, en dehors des
conditions d'espace et de temps. Après la mort des corps
comme pendant la vie, elles n'occupent aucune place. Quel-
ques-unes vont peut-être habiter d'autres mondes.
N'ont conscience de leur existence extra-corporelle et de
leur immortalité que celles qui sont dég-agées des liens ma-
tériels.
XIII
La Terre n'est qu'une province de la patrie éternelle; elle
fait partie du Ciel; le Ciel est infini; tous les mondes font
partie du Ciel.
36
282 URANIE
XIV
Les systèmes planétaires et sidéraux qui constituent Tuni-
vers sont à des deg^rés divers d'org:anisation et d'avance-
ment. L'étendue de leur diversité est infinie; les êtres sont
partout en rapport avec les mondes.
XV
Tous les mondes ne sont pas actuellement habités. L'épo-
que actuelle n'a pas une importance plus grrande que celles
qui l'ont précédée et celles qui la suivront. Tels mondes ont
été habités dans le passé, il y a des milliards de siècles ; tels
autres le seront dans l'avenir, dans des milliards de siècles.
Un jour il ne restera rien de la Terre, et ses ruines mômes
seront ruinées.
XVI
La vie terrestre n'est pas le type des autres vies. Une
diversité illimitée règfne dans l'univers. Il est des séjours
où la pesanteur est intense, où la lumière est inconnue, où
le toucher, l'odorat et l'ouïe sont les seuls sens, où le
nerf optique ne s'étant pas formé, tous les êtres sont aveu-
gfles. Il en est d'autres où la pesanteur est à peine sensible,
où les êtres sont si légers et si ténus qu'ils seraient invi-
sibles pour des yeux terrestres, où des sens d'une délica-
tesse exquise révèlent à des esprits privilégiés des sensa-
tions interdites à l'humanité terrestre.
XVII
L'espace qui existe entre les mondes répandus dans l'im-
mense univers ne les isole pas les uns des autres. Ils sont
tous en communication perpétuelle les uns avec les autres
par l'attraction, qui s'exerce instantanément à travers toutes
les distances et qui établit un lien indissoluble entre tous
les mondes.
riKL HT TI-RRR 2^3
XVIII
L'Univers forme une seule unité.
XIX
Le système du monde physique est la base matérielle,
l'habitat du système du monde moral ou spirituel. L'astro-
nomie doit donc être la base de toute croyance philoso-
phique et relig-ieuse.
Tout être pensant porte en soi le sentiment, mais l'incer-
titude de l'immortalité. C'est parce que nous sommes les
rouages microscopiques d'un mécanisme inconnu.
XX
L'homme fait lui-même sa destinée. Il s'élève ou il tombe
suivant ses œuvres. Les êtres attachés aux intérêts maté-
riels, les avares, les ambitieux, les hypocrites, les menteurs,
les fils de Tartufe, demeurent, comme les pervers, dans
les zones inférieures.
Mais une loi primordiale et absolue rég-it la Création : la
loi du Progrès. Tout s'élève dans l'infini. Les fautes sont
des chutes.
XXI
Dans l'ascension des âmes, les qualités morales n'ont pas
moins de valeur que les qualités intellectuelles. La bonté,
le dévouement, l'abnégation, le sacrifice épurent l'âme et
rélèvent, comme l'étude et la science.
XXII
La création universelle est une immense harmonie dont la
Terre n'est qu'un fragment insignifiant, assez lourd et in-
compris.
284 URANIE
XXIII
La nature est un perpétuel devenir. Le Progrès est la loi.
La progression est éternelle.
XXIV
L'éternité d'une fime ne serait pas suffisante pour visiter
l'infini et tout connaître.
XXV
La destinée de l'Ame est de se dégager de plus en plus du
monde matériel, et d'appartenir définitivement à la vie ura-
nique supérieure, d'où elle domine la matière et ne souffre
plus. La fin suprême des êtres est l'approche perpétuelle
de la perfection absolue et du bonheur divin.
Tel était le testament scientifique et philoso-
phique de Spero. Ne semble-t-il pas avoir été
dicté par Uranie elle-même?*
Les neuf iMuses de l'antique mythologie étaient
sœurs. Les conceptions scientifiques modernes
tendent à leur tour à l'unité. L'astronomie ou ta
connaissance du monde, et la psychologie ou la
connaissance de l'être, s'unissent aujourd'hui pour
établir la seule base sur laquelle puisse être édi-
fiée la philosophie définitive.
* * *
P S. — Les épisodes qui précèdent, les recherches
et les réflPexions qui les accompagnent, se trouvent
( iKi. i: r Ti:uuK
:î'ô
réunis ici dans une sorte d'Essai dont le but est d'ap-
porter quelques jalons à la solution du plus iirand des
problèmes qui puissent intéresser l'esprit humain. C'est
à ce litre que le présent ouvrap^e s'offre à l'attention de
ceux qui, quelquefois au moins « au milieu du chemin
de la vie » dont parle Dante, s'arrêtent, se demandent
où ils sont et ce qu'ils sont, cherchent, pensent et
rêvent.
TABLE DES MATIERES
PREMIERE PARTIE
LA MUSE DU CIEL
I. Rêve d'Adolescence i
II. La Muse du Ciel. Voyage parmi les Univers et les
Mondes. Les humanités inconnues 9
III. Variété infinie des êtres. Les métamorphoses 25
IV. L'Infini et l'Éternité. Le Temps, l'Espace et la Vie. Les
horizons célestes 33
V. La lumière du passé. Les révélations de la Muse. . . 45
DEUXIEME PARTIE
GEORGES SPERO
I. La Vie. La Recherche. L'Etude 57
IL L'Apparition. Voyage en Norvège, L'Anthélie. Une
rencontre dans le ciel 71
III. To be or not to be. Qu'est-ce que l'être humain } La
Nature, l'Univers 85
IV. Amor. Icléa. L'attraction io5
V. L'Aurore boréale. Ascension aérostatique. En plein ciel.
Catastrophe i23
VI. Le Progrès éternel. Séance magnétique i33
288 TABLE DES^ MATIÈRES
TROISIÈME PARTIE*
CIEL ET TERRE
I. Télépathie. L'Inconnu d'hier. Le « Scientifique », Les*
apparitions. Phénomènes inexpliqués. Les facultés
psychiques. L'àme et le cerveau 141
IL Iter extaticum cœleste 187
III. La planète Mars. Apparition de Spero. Les communica-
tions psychiques. Les habitants de Mars 2o5
IV. Le point fixe dans l'univers. Le dynamisme. 23^
V. Ame vêtue d'air > 255
VI. Ad Veritatem per scientiam. Le Testament scientifique
de Spero - 2-5
Paris. — Imp. Lahuri*. rue de Fleorus, ».
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PLEASE DO NOT REMOVE
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1889
Flammarion, Camille
Uranie